| PAGE D'HISTOIRE
Voici le texte gagnant de la première mention
spéciale au concours
" Page d'histoire " organisé par la Promotion du Patrimoine de
Saint-Fabien inc. En 1997, le jury était formé de Mesdames Denise Belzile, Berthe Roy et
de Monsieur Bertrand Dumais.
Texte : Les trains par Monsieur Hervé Michaud. (Texte
intégral)
LES TRAINS
Pendant près de soixante-quinze ans le moyen
de transport qui s'avéra le plus bénéfique que pour le développement de toutes les
villes et villages de la région fût sans contredit le chemin de fer.
J'ai encore souvenance des années quarante
et cinquante, quand ces énormes locomotives entraient en gare en sifflant. crachant leur
fumée âcre et noirâtre et exhalant leur vapeur par la soupapes latérales
d'échappement et dans un crissement de freins étourdissant.
Assis sur le quai du hangar, adjacent à la
station. et avec toute la curiosité propre à l'enfance, j'observais les rares passagers,
à l'exception des périodes de fêtes (Noël, Jour de1'An, Pâques) qui descendaient des
wagons trimbalant péniblement leurs valises et leurs bagages, tandis que d'autres
gravissaient tant bien que mal le court et raide escalier à l'avant du wagon. Durant ce
temps, un employé des chemins de fer avait déjà tiré un lourd chariot près du wagon
à colis et embarquait les paquets à livrer à bord tandis qu'un confrère de travail
déchargeait le " fred "destiné à Saint-Fabien.
Les opérations terminées, le chef de train,
encore sur le trottoir de bois qui longeait la voie, agitait une lanterne à lentilles
vertes et sautait sur la dernière marche du dernier wagon, aussitôt que le train
commençait à s'ébranler, toujours dans un bruit d'enfer. Puis, Monsieur Achille Caron
descendait de sa vieille " Dodge " gris souris, hissait les sacs de " malle
" dans le coffre arrière de sa voiture et les transportait à l'époque, au bureau
de poste occupant une partie de la maison de Monsieur Adrien Albert lui-même postier.
Chaque train voyageurs portait un nom
spécifique selon son itinéraire. Celui qui partait des Maritimes vers l'ouest se nommait
" l'Océan " et passait vers six heures. Puis vers les quinze heures, arrivait
le petit " Local " qui desservait toutes les stations, d'où son nom : il ne se
composait que de quatre à cinq wagons. Enfin, vers les vingt-trois heures, passait "
l'Express ", qui ne s'arrêtait qu'aux principales villes.
En plus des trains de voyageurs, s'ajoutaient
ceux de marchandises. Ces trains se composaient de fourgons à formes et usages
différents. Le " tender " (wagon à charbon) s'accrochait en premier à la
locomotive. Puis, ordinairement, suivait le wagon postal. Ensuite, on retrouvait pour la
plupart les wagons couverts à " 4 boggie ", utilisés pour le transport des
divers produits ensachés : blé, farine, sucre, ciment tourbe, etc ... On y chargeait
également le " bois à pulpe ", matériaux de construction (planches, madriers.
poutres). On utilisait les fourgons plats pour le transport des automobiles, tracteurs de
ferme et équipements aratoires et le transport des liquides s'effectuait à l'aide de
wagons-citernes.
Près des gares, l'on retrouvait
invariablement un corral divisé en enclos et où les cultivateurs menaient les animaux
destinés aux abattoirs de Québec ou Montréal. On expédiait le bétail dans des wagons
conçus à cet effet. On les reconnaissait à leur base unie, d'environ trois pieds, de la
même couleur rouge brique que celle employée pour peindre les gares. Puis des lattes de
quatre pouces et peintes en blanc, s'étalaient à intervalles réguliers jusqu'au toit
arrondi du fourgon. Généralement, après avoir enregistré les animaux à la
coopérative agricole, on marquait ces derniers dès leur arrivée au corral.
A l'aide d'une pince spéciale, on fixait une
étiquette métallique à l'une des oreilles des ovidés et des bovidés et on les
parquait séparément selon leur race. Le marquage des porcs s'opérait à l'aide d'une
estampille à manche enduite de teinture bleue. On en appliquait un coup sec sur une des
fesses du cochon, rasée partiellement au préalable, et le tour était joué.
Puis, commençait un " concert "
désespéré de grognements, mugissements et bêlements qui perdurait jusqu'à l'arrivée
du train le lendemain; à croire que ces pauvres bêtes pressentaient leur funeste
destination. Une fois le train à bestiaux sur la voie de garage, à l'aide d'une
passerelle à garde-fous et d'un bâton à électrodes pour les récalcitrants on
chargeait finalement le bétail. L'accrochage du wagon exécuté, les employés du
Canadien National regagnaient le wagon de queue et la locomotive, toujours dans un bruit
infernal s'orientait vers l'aiguillage de la voie principale.
Le chemin de fer, encore de nos jours, se
compose de rails d'environ douze pieds de long, six pouces de haut, six pouces de large à
la base et de trois pouces au point de contact avec les roues du train. Les rails, posés
en parallèle sur des traverses de bois dur de huit pieds de long par huit pouces de large
et huit pouces d'épais, sont solidement retenues par de forts crampons cloués à chacune
des traverses espacées d'environ trois pieds l'une de l'autre.
La locomotive mue à la vapeur contenait une
chaudière tubulaire horizontale reliée à un réchauffeur et un surchauffeur d'eau. On
alimentait le foyer à l'aide du charbon contenu dans le " tender ". La vapeur
sous pressions, actionnait deux cylindres latéraux accouplés chacun à une bielle
d'entraînement qui actionnait les roues motrices. Ces dernières transmettaient leur
énergie aux autres roues au moyen de bielles d'accouplement.
Entre la gare et le corral, se dressait sur
ses pilotis d'environ dix pieds, l'immense réservoir d'eau pour ravitailler les
locomotives. Un tuyau de transvasement d'environ un pied de diamètre faisait le plein par
simple gravitation. Il en était tout autrement pour alimenter le réservoir. Sis sur le
bord de la rivière du Sud-ouest se dressait le bâtiment qui abritait la chaudière
perpendiculaire et la pompe aspirante-foulante.

Encore là, le charbon servait de
combustible, au grand dam des ménagères qui, il va s'en dire, abhorraient les retombées
de suie que transportait le vent sur leurs étendages de linge d'une blancheur aussi
" éclatante " qu'assurait à l'époque la publicité des manufacturiers des
détergents " Rinso " ou " Oxydol "! Les plus avisées
compensaient avec la direction des vents : est pour celles du " Faubourg du Moulin
" et nord pour celles du village.
Dans les années quarante et début
cinquante, alors que les formes d'aide sociales étaient pratiquement inexistantes, en
période hivernale, en plus des exploitations forestières (chantiers), le chemin de fer
représentait une alternative appréciable puisque le déneigement de la voie ferrée se
faisait à la pelle. Le Canadien National embauchait toute la main d'uvre disponible
dans chacun des villages desservis par les trains. Le travail consistait à tailler la
neige en blocs de la largeur d'une pelle et de se les passer à la chaîne en formant
d'étroites esplanades ascendantes jusqu'au dessus du talus brodant la voie. On dit même
que certains pelleteurs, quand l'hiver s'était montré rigoureux, faisait une collecte de
cinquante cents par compagnon de travail pour célébrer des messes de remerciements à
Dieu pour s'être montré si libéral en laissant tomber tant de neige... !

Mais pour nous les enfants. le train
comportait bien d'autres avantages... Quel plaisir prenions-nous à aller saluer de la
main les voyageurs ou ramasser les morceaux de charbon qui, parfois, tombaient du "
tender " et ô suprême utilité, la possibilité de nous fabriquer des lames de
couteau! Le procédé, bien simple, consistait à écraser la tête d'un clou de six
pouces, pour ne pas qu'il roule, de le déposer en long au centre du rail, attendre que le
train passe et l'aplatissage était instantané... ! Ou bien, l'on s'exerçait à marcher
sur les rails en plaçant un pied en avant de l'autre, les bras en croix pour maintenir
notre équilibre. Et si on était un groupe de copains, l'esprit d'émulation nous
poussait même à courir sur cette étroite bande d'acier légèrement arrondie,
provoquant parfois des chutes sur le gravier qui longeait les rails; des courses se
terminaient invariablement par de brûlantes écorchures aux mains, aux coudes et aux
genoux, sans omettre les cris de douleurs, les pleurs d les remontrances parentales
surtout si on avait déchiré notre culotte courte...
A la fin des années cinquante et début
soixante, les locomotives à moteur diesel, beaucoup moins bruyantes et polluantes,
remplacèrent graduellement celles à vapeur. De nos jours, le transport routier a
considérablement atténué l'importance du transport par chemin de fer.
Incontestablement, les camions à remorque, du point de vue des horaires et itinéraires,
apportent de nombreux avantages face au réseau ferroviaire. Par contre, les poids lourds,
combinés aux problèmes de gel et dégel, s'avèrent désastreux pour tout le système de
routes et d'autoroutes.
Fait indéniable, s'il n'y eut la voie
ferré, dès la fin du siècle précédent Saint-Fabien. comme toutes les régions à
l'est de Rivière-du-Loup, aurait stagné dans un isolement qui aurait pu l'anéantir à
la longue. n'ayant pu se raccorder au reste de la province que par la voie fluviale,
inopérante en hiver.
Hervé Michaud
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