PAGES D'HISTOIRE

Voici le texte gagnant de la deuxième mention spéciale au concours "Pages d'histoire 1997"

par Louise Aubin et Agnès Berger Aubin   (texte intégral)


« TI-MILE » SOUVENIR SIMPLE ET PAISIBLE...
Monsieur Émile Lepage
est un être dont je conserve des souvenirs de simplicité et d'humilité.

MONSIEUR ÉMILE LEPAGE

Dans ce sens là, son surnom, Ti-Mile, prend tout un « sens de grandeur » Fait du hasard?!… Quand même dans le mot HUMILITÉ, on retrouve chaque lettre su surnom Ti-Mile et du prénom Émile!

Monsieur Ti-Mile est né, Émile Lepage dans la municipalité de notre région, le 16 décembre 1885, peut-être même à St-Fabien, ses parents se nomment Jean-Baptiste Lepage et Joséphine Bérubé.

Son Baptême est célébré à Saint-Fabien en présence de son parrain monsieur Martial Fournier et de sa marraine qui se prénomme Aurore… Son père a été inhumé à Saint-Mathieu à l'âge de 70 ans en 1911.

Il semble qu'il n'est pas enfant unique. Son frère Ludger (1870), ses sœurs Claire (1886) et Clarina (1888) sont nées à St-Fabien. Sa personnalité est-elle typiquement unique, parmi les siens et la plupart des autres? Et ce, parce que ses mouvements intellectuels se manifestent « autrement » que la moyenne des gens. Il semble que Ti-Mile accompagne ses frères aux Etats-Unis à un moment, pour y travailler.

Ses frères seraient revenus en visite, à un moment donné, avec Ti-Mile à St-Mathieu. Par la suite, ils auraient « comme oublié » de le reprendre avec eux pour retourner aux Etats-Unis… Longtemps avant ma naissance, il est dans le quotidien de certains citoyens de St-Fabien, de mes grands-parents, mes parents et même plusieurs personnes de ma parenté maternelle.

Ma mère Agnès Berger Aubin croit se souvenir que Ti-Mile, commence par séjourner chez monsieur Archibald Berger à St-Fabien. Il semble qu'on l'y prénomme alors «la lune», à cause de la forme de son visage qui est «ronde ronde…» A-ton voulu le taquiner parce qu'il pense, pense et pense encore? Ça je ne le sais pas… Mais s'il avait vécu jusqu'à mes 14 ou 15 ans d'âge, que j'aurais donc tenté de le savoir… En tout cas, au moins s'il se sentait heureux d'être aussi silencieux…

Puis, il vint loger chez mon grand-père Augustin Berger, à la ferme du 2e rang Ouest à St-Fabien. On y accède par la côte de « LA BELLE CORNE » Elle est surnommée, ainsi probablement parce que le vent la parcourt par grandes rafales.

Mes grands parents, par compassion, lui offrent toit, repas et blanchissage et de la chaleur humaine avec respect, en plus. Il va à la pêche et vend les truites. Même qu'il a des « pratiques » régulières, tel que monsieur Adélard Fournier.

Il se loge un chalet sur un terrain de mon grand-père au Lac de la Station. Pendant les saisons d'hiver, il « prend abri » chez mes grands-parents.

Monsieur Charles Bélanger, propriétaire d'un moulin à scie à St-Fabien, l'emploie. Maintenant, il paie une pension à mes grands parents.

En ce temps là, le moulin à scie est situé au Lac de la Station. Plus précisément où demeure maintenant Ghislain Pigeon. Aussi l'hiver venu, il décide de faire glisser son chalet sur la surface glacée du Lac de la Station pour l'installer sur un terrain près de son « ouvrage ».

Quand ce moulin à scie devient la propriété d'une autre personne, Ti-Mile doit en faire la mouvence sur un autre terrain. Monsieur Adélard Morin a, lui aussi de la compassion pour lui. Donc le chalet se retrouve près de la manufacture de tuyaux et de béton de monsieur Morin, sur la côte de la 5e avenue à St-Fabien.

Ti-Mile doit être amputé d'un orteil. Ensuite, il se développe une infection dans sa jambe. Sa jambe est noire. Mémère Berger la soigne avec de l'eau de chaux et sa jambe redevient en santé.

Le jour de ma naissance. Même, s'il est hors de la chambre de naissance. Il dit toujours, « qu'il a vu arriver cette petite-fille là » On le laisse « dire ». Ti-Mile sort tellement rarement de son silence.

Ensuite pendant une douzaine d'années, il me donne une présence simple et tranquille. Pour la sensibilité en soi, c'est nourrissant. Je pense qu'il a bien contribué à fixer « en moi », que « l'habit ne fait pas le moine ».

Pour apprendre à lire, compter et progresser à l'école, Ti-Mile aurait eu besoin de moyens d'apprentissage qui n'existent pas encore, en ce temps.

Aussi lorsque, « la maîtresse d'école » lui disait pour apprendre l'alphabet,         « Ti-Mile, répète après moi...»   

Ce fait, étant enfant, je suis inlassable que ma mémère Berger, me le raconte, encore et encore. Je me souviens, « ne pas comprendre pourquoi »,
la  « maîtresse d'école » cessait, alors de vouloir apprendre à Ti-Mile. Dans ma pensée de fillette, c'est simple, si la maîtresse d'école avait répété l'alphabet quand même, il aurait répété encore ses sons à elle, et aurait appris son alphabet, un de ces jours... ou l'autre.

Dans mon enfance, peu de personnes chauves vivent directement dans mon entourage. Bien peu, oui mais il y a quand même Ti-Mile. Comme j'aime beaucoup jouer avec les « contenants arrosoirs » et le compte-gouttes et que le dessus de sa tête, « tout en peau », me fascine, je trouve bien vite, le moyen de combiner ça...

Sa détente, c'est de se bercer. Justement, là devant la rampe de l'escalier dans la cuisine. Donc, je surveille le moment où, enfin il va fermer les yeux. Et là..., le compte-gouttes bien rempli entre mes mains je me glisse dans l'escalier, à sa hauteur, et je laisse échapper une goutte à la fois, sur la surface de son crâne. Que de plaisirs à la fois, pour moi... Oui, plaisir de voir une ou quelques gouttes ruisselantes de clarté couler comme un « mini ruisseau » mais si peu de temps, parce que Ti-Mile y fait un « barrage avec ses mains » en disant « Bateige! de Bateige ». Que voilà, son éternel et unique, patois je pense. J'avoue que l'effet de surprise, que je crée, m'amuse et permet à une certaine candeur d'enfant de vivre. Puis, la seule réaction de cet être paisible et doux est de se bercer en silence, soit en fumant la pipe, soit en roulant sa canne avec les « creux de ses mains » bien appliqués sur les bras de la chaise berçante, ou soit, encore, de se rendormir.

Ai-je fini par écouter ma mère et ma grand-mère, et laisser Ti-Mile, tranquille avec ça? Ont-elles rangé le compte-gouttes hors de ma vue? Ai-je compris que mon esprit taquin d'enfant dérangeait la quiétude de cet homme? Je ne sais plus, mon souvenir est vague sur ce, mais je suis fière d'affirmer qu'un jour j'ai cessé avec ça et que je l'ai toujours respecté.

Vers l'âge de six ans, je sais écrire, mon prénom. Je veux que Ti-Mile le
« copie » et le « lise ». Mais il dit « Non, Non » et hoche la tête. Moi, qui aime tant tenir un crayon entre les doigts. 'oi, qui suis tellement intéressée par de nouveaux mots. Je me sens donc, chagrinée pour lui. Et mémère Berger me dit et redit que ça ne sert à rien en me répétant « l'histoire des efforts en vain de la maîtresse d'école à Ti-Mile »

Ti-Mile aime parfois serrer un enfant dans ses bras avec une saine tendresse et beaucoup de respect.

Il participe à l'échange des cadeaux de Noël. C'est lui qui me donne le tableau noir qui est si important pour moi. Bien accroché sur le mur de la cuisine, il sera longtemps un moyen d'expression bien particulier pour moi.

Pour un Noël, un de ses cousins l'invite à St-Mathieu. Il recevra de lui un cadeau, une humiliation. En effet, il lui donne une mixture qui lui donnera la diharrhée.  Et voilà, comment on l'y traite... Parce que son cousin s'en vante, on apprendra que c'est une mixture de sueur grattée sur collier de cheval, mêlée à du thé. Il n'y aura pas d'autre visite à ce cousin...

Il fait régulièrement « râfler ». Il achète un objet et vend des billets. Quand il a recueilli le montant de son achat, il ne vas pas plus loin dans son profit. Il procède à la pige du nom gagnant de l'article.

Il prend ses repas à la tablée familiale. Son breuvage préféré est le thé. Il est édenté, mais mon regard et ma pensée de fillette me fait simplement croire qu'il mange donc bien plus vite que nous tous. Il regarde l'émission Séraphin avec nous. Mon grand-père et lui fument quasi quotidiennement leur pipe en tandem. Il joue aux cartes, La Politaine avec la visite de la famille.

Clément Devost, mon cousin, l'a filmé, lui aussi avec sa caméra 8 millimètres. Ti-Mile fait peu de commentaires mais c'est un plaisir toujours rennouvelé pour lui de demander à mon cousin ou à ma tante Laurette de regarder ce bout de film. Et il redemande et redemande qu'elle le passe aussi, sur le reculons.
Il dit « C'est moué, c'est bien moué » Clément et ma tante concèdent bien souvent à sa demande.

Pratiquant sa religion bien fidèlement. Il se rend au moins une heure ou une heure et demie avant le début de la messe. Ça, c'est même une habitude que mémère Berger sera incapable à lui faire comprendre de changer...

Une fois à l'aube, pépère Berger s'aperçoit que Ti-Mile n'est pas dans son lit. d'abord, bien surpris de ça et bien inquiet parce qu'il n'agit jamais comme ça, il intuitionne, subitement, qu'il s'est peut-être rendu à l'église. Comme de fait, il retrouve Ti-Mile sur le perron d'église. Celui-ci attend l'ouverture des portes pour être certain de pouvoir prendre place dans le banc arrière pour participer à la messe dominicale. Nous soupçonnons qu'il a pu être dans un état somnanbule cette fois-là.

Il participe à notre vie quotidienne. Il nous respecte et nous le respectons.

Quelques années plus tard, le chalet est détruit par un incendie. Le bois était placé trop près du poêle à bois. Il demeure en permanence chez mes grands-parents.

À un certain moment, mon grand-père se sent dérangé par la présence de Ti-Mile parce qu'il est en convalescence suite à une thrombose cérébrale mineure. Est-ce une réaction au fait de le voir continuer à fumer sa pipe, alors que « lui ne fume plus »? Nous ne savons pas au juste, mais... il se retrouve pensionnaire chez ma tante Annette à St-Mathieu. Sa quiétude bascule dans l'autre sens. Il pense qu'un de mes cousins fouillent dans ses articles personnels. Ti-Mile craint d'avoir été volé ou l'être.

Ce qui fait que, comme mon grand-père est encore en convalescence,
Ti-Mile devient pensionnaire chez mon oncle Clovis et sa femme Marcelle. Ils ont trois enfants dont deux qui n'ont pas encore dix ans. Une de leur gardienne, que je surnommais, « Agressante », soulage  son besoin de violence sur l'innocence et la vulnérabilité de Ti-Mile. Nous vivions en jumelé, et nous l'entendions crier, le traitant de tête de c..., de c... de boquer. De suite, il commence donc à cesser de manger, à se taire complètement. Même, la gardienne Agressante partie, il demeure dans son mutisme et sa grève de la faim. Donc, en peu de temps, on décide de le faire hospitaliser.

Comme si cet affaiblissement, déclenche un état maladif sérieux, il se retrouve à l'hôpital de Mont-Joli. Il entre dans un état comateux et il décède. Ti-Mile décède, est mort dans une certaine forme de solitude à l'hôpital de Mont-Joli, le 1er mai 1968.

Mon grand-père Berger accompagne « l'entrepreneur de pompe funèbre » à Mont-Joli pour la reprise du corps. En revenant, mon grand-père invite l'entrepreneur à souper chez nous avant de se rendre à Trois-Pistoles avec la dépouille. Je suis assise sur le perron, l'entrepreneur de pompe funèbre et mon grand-père mangent leur sandwich toastée aux tomates et si je regarde en face de la maison c'est le véhicule corbillard style station wagon avec grandes fenêtres que je vois. Là, c'est facile d'y voir un « sac étui » vert qui laisse paraître assez bien, le corps de Ti-Mile pour que je sache où sont ses pieds. Dans le tout de ces deux images, il y a toujours une impression dérangeante que je n'ai jamais su identifier... Comme une sensation d'injustice et de nostalgie, dont je ne comprends toujours pas la cause réelle et profonde.

Au salon funéraire, le cercle de visiteurs est bien restreint. Évidemment, la gardienne éducatrice Agressante de Ti-Mile vient encore le ridiculiser. Allant, même, jusqu'à le traiter de vieux... Vieux quoi? Je ne sais plus et je préfère, ne plus m'en souvenir. Ma mère me dit, qu'on est mieux de l'endurer, qu'elle finira bien par s'en aller. Il vaut mieux selon elle, ne pas provoquer une de ses crises d'agressivité.

Ti-Mile a droit a des servitudes en toute dignité. Ma grand-mère veillait depuis un bon moment à ce qu'il paie une assurance vie. Le montant suffit au moins à couvrir tous les frais, y compris messe anniversaire, pierre tombale.

Jamais, personne de sa parenté ne s'est informé de ce qu'était devenu Monsieur Émile Lepage, dit   Ti-Mile.

Il y a beaucoup d'inconnu dans la vie de Monsieur Émile Lepage, dit
« Ti-Mile ». Mais cela, n'a tracassé personne d'entre nous. Il faisait partie de notre quotidien, tout simplement..

Et voici une pensé pour lui :
Le coeur seul peut parler au coeur. Jean-François Marmontel.

11 juillet 1997 par :
Louise Aubin & Agnès Berger Aubin


                                           


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