Élise Belzile-Boulanger, écrivaine et poète

Causerie présentée au Vieux Théâtre de Saint-Fabien
le 24 juillet 2003 par le Patrimoine de Saint-Fabien

 

Hommage à Reine-Marie Boulanger :Carmen Boulanger

Introduction, chronologie, généalogie : Lorraine Boulanger

Commentaires, anecdotes, extraits d’écrits : Odette Boulanger

Profil de Gervaise par Carmen Boulanger

Conclusion par Odette Boulanger

 


  Hommage à Reine-Marie Boulanger
Fille
de Rosaire, petite-fille d’Élise Belzile-Boulanger

Bonsoir et bienvenue. Je suis Carmen Boulanger, la fille de Joseph-Octave Boulanger, le fils aîné de notre poète et écrivaine, Élise Belzile Boulanger. Mon père, mieux connu sous le nom de Jos, a eu 11 enfants avec Rose-Aimée Boulanger --- une Boulanger de Saint-Fabien elle aussi --- qui est décédée il y a juste un mois à l’âge de 98 ans. La famille au complet, c’est six filles : Claire, Odette, Évangéline, Céline, Carmen et France; cinq garçons : Raynald, Denis, Yvon, Pierre, Serge. L’aînée Claire et Raynald sont décédés dans leur tendre enfance; Yvon, en 1998 et Évangéline en 2002. Nous sommes maintenant sept, et je suis au milieu comme je l’ai toujours été.

Quand je parle de ma famille immédiate, je suis tentée d’y ajouter Gonzague, second fils d’Élise, qui a toujours vécu avec nous et Rosaire, troisième fils d’Élise qui, avec sa Gilberte et leurs enfants, nous ont accueillis à bras ouverts chaque été dans la maison ancestrale. Tante Colette, elle, s’est mariée jeune et est partie vivre dans la région de la Matapédia. Nous l’avons moins connue.

Nous sommes partis de Saint-Fabien, mais nous y revenons toujours. J’imagine que grand-mère Élise se réjouit de voir qu’elle nous a vraiment transmis l’amour de notre petite patrie à nous, Saint-Fabien.

Maintenant, avant que nous commencions à vous parler de notre poète et écrivaine, j’aimerais rendre un hommage particulier à un membre de notre famille et j’ai nommé : Reine-Marie Boulanger, la fille aînée de Rosaire Boulanger et Gilberte Gagnon.

Il y a une dizaine d’années, je voyais venir la retraite. J’avais peur, en quelque part, de m’ennuyer de l’écriture, de la communication, moi qui ai passé toute ma vie professionnelle dans les communications. Et par un beau jour d’été, chez oncle Rosaire et tante Gilberte, je furetais dans les écrits de grand-mère Élise. Sachant que ces derniers étaient conservés religieusement et qu’ils ne pouvaient quitter la maison ancestrale, j’ai osé demander à Reine-Marie comment le reste de la famille pourrait prendre connaissance de ce précieux matériel. Je me disais que grand-mère Élise pourrait être une merveilleuse source d’inspiration pour nous tous. Alors, avec une grande générosité, Reine-Marie s’est proposée pour dactylographier tout ce qu’il y avait dans la boîte à trésors de notre grand-mère Élise. Elle a consacré une année entière, sans relâche, à ce beau projet. Cela fait un document de 417 pages. Vous imaginez ce que ça représente de déchiffrer l’écriture de je ne sais combien de personnes!

Je tiens à te dire, Reine-Marie, au nom de mes frères et sœurs et au nom de nos enfants et petits-enfants, que nous te sommes très, très reconnaissants. Quel bonheur de puiser dans ses origines. Nous avons découvert que ce penchant pour l’écriture, ce goût pour la lecture --- que nous avons tous --- sont bien inscrits dans nos gènes. Merci Reine-Marie de nous avoir permis de découvrir l’ampleur des talents de notre grand-mère; de réaliser aussi d’où notre père, Jos, tenait son besoin de connaître, de savoir, de lire chaque jour son journal --- de la première à la dernière page --- qu’il ait été fatigué, crevé ou pas.

C’est d’ailleurs grâce à ton gigantesque travail, à ta patience exemplaire qu’une soirée comme celle de ce soir peut avoir lieu. Je doute qu’aucun d’entre nous n’ait eu la patience, le courage, la détermination de s’attaquer à si lourde tâche. Je suis ravie de l’occasion qui m’est donnée de pouvoir te dire publiquement à quel point nous avons apprécié ce que tu as fait pour la postérité. Tous les membres de ma famille ont un exemplaire du précieux cahier. Mon frère Denis s’est chargé de le reproduire pour ses frères et sœurs. Je passe maintenant la parole à ma cousine Lorraine, une enseignante bien connue à Saint-Fabien.

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Introduction, chronologie, généalogie : Lorraine Boulanger

Inventaire d’un dossier

  1. Chronologie d’Élise Belzile-Boulanger (1871-1937)
  2. 1871 : Naissance à Saint-Fabien, le 27 mai

    1884 à 1886 : Études au pensionnat des Sœurs de la Charité à Rimouski
    pour faire postulat.

    1892 : Au mois d’avril, entrée au Noviciat des Sœurs de la Charité à Rimouski.

    1892 : Déménagment au Noviciat des Sœurs de la Charité à Québec où elle prend l’habit le 17 septembre.
    Elle porte le nom de Sœur Saint-Médard.

    1893 : Elle reçoit son brevet de capacité d’école modèle le 15 septembre, à l’âge de 22 ans.
    Elle enseigne jusqu’en 1896.

    1896 : Elle entre au Monastère des Ursulines à Québec.

    1897 : Elle reste au Monastère jusqu’en avril et enseigne.

    1898 : Elle revient à la maison pour aider ses parents.

    1899 : Elle reste à la maison avec son père puisque sa mère est décédée le 14 juillet 1898.

    1900 : Elle unit sa destinée à celle de Fabien Boulanger, le 26 février.

    1901 : Naissance de son premier enfant, Joseph-Octave, le 26 mai.

    1902 : Naissance de son deuxième enfant, Louis-de-Goanzague, le 17 novembre.

    1904 : Naissance de son troisième enfant, Rosaire, le 7 octobre.

    1908 : Naissance de sa seule fille, Colette, le 6 mars.

    1916 : Elle débute comme correspondante au journal Le Soleil, à la Page
    féminine de Ginevra.

    1922 : Elle débute comme correspondante au Bulletin de la Ferme, dans la chronique Causerie féminine.
    Au cours de cette même année, son mari décède le 11 mai.

    1923 : Elle est correspondante pour La revue moderne.

    1924 : Elle est correspondante au Bulletin de la Ferme, dans la chronique
    Chez-Nous (section féminine).

    1926 : Elle est correspondante au Progrès du Golf de Rimouski.

    1937 : Elle décède le 17 octobre.

  3. Pseudonymes d’Élise-Belzile Boulanger :
  4. Elle signe Agar, Gervaise ou Euphrosine. Pour sa correspondance personnele, elle signe Élise Belzile ou Mme Fabien Boulanger. Son pseudonyme le plus souvent employé est Gervaise.

  5. Pseudonymes des ses contemporains écrivains :
  6. -Ginevra (sa patronne au journal Le Soleil)
    -Marguerite bleue
    -Yvon D’Angus (J.Roméo Lanouette-Pérusse, très souvent cité)
    -Pierrot (Alphée Poirier, surtout pour les chroniques d’ornithologie)
    -Jovette (Alice Bernier, sa co-paroissienne mentionnée souvent)
    -Tomahawk (Marie Rousseau)
    -Sincère (de La Malbaie)
    -Mme Joseph Rochefort
    -Azilia
    -Yevrah (Jos Harvey, de la Saskatchewan)
    -Arlésienne
    -Cousine Antoinette
    -Madeleine Huguenin
    -Fleur printanière
    -Pierre Fouille Partout
    -Augustine

    Si on continue du côté de la correspondance, on retrouve bien des membres de la famille et de la parenté : son père, sa mère, des oncles, des tantes, des cousines, des cousins, des nièces et des connaissances (le curé de la paroisset et les religieuses qu’elle a connues aux études et au novicat).

  7. L’évolution d’une écriture :

Ainsi que les jeunes de sa génération et des autres qui ont suivi, Élise-Belzile fait d’abord son apprentissage de l’écriture à l’école, par les " compositions françaises ", simple exercice scolaire. Par la suite, au cours de ses études supérieures, elle rédige des dissertations (terme employé à l’époque par Jovette Bernier), pour ensuite collaborer à des revues et des journaux : Le Soleil, Le Bulletin de la ferme, La revue moderne, Le Progrès du Golfe. Elle écrit narrations, descriptions, portraits et essais divers sur de nombreux sujets. Elle présente aussi quelques poèmes, en plus de sa prose assez romantique comme c’était l’habitude à cette époque.
On doit aussi souligner sa volumineuse correspondance.

En ce qui concerne ses collègues écrivains, on se dédie des textes les uns aux autres, en plus de la correspondance habituelle et des chroniques de livres.

Élise Belzile participe aussi à plusieurs concours provinciaux qu’elle gagne la plupart du temps. Dans ses écrits, elle fait parfois allusion à quelques auteurs français tels que George Sand et Verlaine. On y voit aussi la carrière naissante de Jovette Bernier qui dit envier les talents et les succès d’Élise Belzile, mais en toute amitié. Jovette l’appelle sa muse, son inspiratrice. On compte dix lettres de Jovette dans sa correspondance.

Les écrits d’Élise Belzile forment un dossier dactylographié de 417 pages, précieusement conservé par la famille, ainsi qu’une généalogie de 81 pages, signée Marguerite Bérubé St-Pierre, fille de Marie-Aimée Belzile et de Thomas Bérubé. Les pages 46 à 81 de cette généalogie sont consacrées aux Belzile, à partir de l’ancêtre Robert Gagnon.

De nos jours, on la cite encore en généalogie. La revue L’Ancêtre, de la société de généalogie de la région de Québec a déjà publié de ses textes. À lire aussi, le très bon article de Claire Soucy, historienne, dans La Revue d’histoire du Bas Saint-Laurent, volume XIII, numéro 1, hiver 1988, pages 17 à 21 :
" Portrait : Élise Belzile : Une femme de lettre chez les agriculteurs "

Je cède maintenant la parole à ma cousine Odette

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Commentaires, anecdotes, extraits d’écrits Odette Boulanger

Profil d’Élise Belzile Boulanger

Je me présente. Je suis Odette, la fille de Joseph-Octave, l’aîné des fils d’Élise Belzile-Boulanger. Je ne suis pas vraiment l’aînée de la famille, car Claire est née et décédée avant ma naissance. Je suis l’aînée des descendants qui peuvent parler de grand-mère Élise. Et je suis une des rares personnes ici présentes qui l’ont connue. Il faut bien que ça serve à quelque chose de vivre depuis si longtemps! Ma sœur Céline et mon frère Denis l’ont aussi connue. Y en a-t-il d’autres?

L’invitation à notre réunion vous promettait une conférence. J’espère que vous ne serez pas trop déçus, car ce sera tout au plus une causerie avec la parenté et les amis. Si vous êtes ici ce soir, c’est que vous êtes des parents ou des amis. Tout simplement, j’ai lu et relu les écrits qui nous restent de grand-mère Élise de même que sa correspondance. J’ai pris note de ce qui m’intéressait ou me surprenait le plus et je viens partager avec vous.

J’avais dix ans quand ma grand-mère est morte. J’ai donc eu le temps de me faire des souvenirs. Vous permettez que j’en évoque quelques-uns. Ce n’est pas que je veuille vous raconter ma vie, mais ce sont des souvenirs qui définissent bien ma grand-mère.

Je devais avoir sept ans. Le vendredi, ma sœur Évangéline et moi, on revenait de l’école en courant. Arrivées à la maison, on lançait notre sac d’école dans l’auto de papa. (Oui, dans les années 30, papa avait une auto, une des rares du village. Parmi tous ses métiers : menuisier, agent d’assurance, huissier -- 36 métiers, 36 misères -- papa faisait du taxi. C’est lui qui amenait les gens à l’hôpital de Rimouski ou chez le dentiste Desjardins à Trois-Pistoles. Après, c’est M. Samuel Mercier qui est devenu le chauffeur de taxi officiel de Saint-Fabien.)… Fin de la digression.

Donc, on lançait notre sac d’école dans l’auto, on montait changer de robe, il fallait enlever notre  robe de couvent --- une robe noire à manches longues, à col haut --- et papa venait nous reconduire chez grand-mère Élise. On amenait la petite Céline.

Le rituel était toujours le même. J’imagine qu’on embrassait notre grand-mère en arrivant, du moins qu’on la saluait, mais ce n’était pas long qu’on se retrouvait les trois sœurs dans la salledirection le gramophone. La première arrivée remontait le gramophone. Les jeunes, vous ne savez pas de quoi je parle. Je parle de l’ancêtre de votre lecteur de CD, le premier appareil qui nous a permis d’écouter de la musique enregistrée, des disques. Le croiriez-vous? Il n’y avait pas l’électricité chez ma grand-mère dans ces années-là. Ce qui ne nous dérangeait nullement. Le gramophone faisait notre bonheur. On avait trois disques préférés qu’on a dû écouter des centaines de fois. Le premier, c’est un disque qu’on devrait avoir encore dans chaque maison; c’était le disque du rire. Tout le long du disque, un homme riait, riait, sans jamais dire un mot; notre homme riait à s’en étouffer. Effet garanti. Toute la maisonnée finissait par rire aux larmes. C’est pourquoi je vous dis qu’on devrait l’avoir encore et l’écouter. Comme ça, on serait sûr de rire au moins une fois par jour. Il paraît que c’est bon pour la santé. Mais à la longue, ça devait devenir énervant pour notre grand-mère Élise. Patiente, elle nous a toujours laissées faire.

Quand nous étions fatiguées de rire, on passait à Coucou. Une belle chanson où un oiseau semblait dialoguer avec une jeune fille; il y allait de son coucou et une belle voix enchaînait je ne sais plus quoi. J’ai oublié les mots, mais pas la mélodie. Je pourrais vous la chanter, cette chanson-là. Mais vous ne voulez pas m’entendre chanter, j’en suis sûre.

Notre troisième disque, c’était un chœur d’hommes qui chantaient de belle façon, puissante, joyeuse. Mon premier air d’opéra! C’est peut-être là que j’ai attrapé la piqûre. Des années plus tard, j’ai appris que c’était le chœur des enclumes de l’opéra Il Trovatore. Depuis, je n’ai jamais entendu cet air sans sourire à grand-mère Élise. On peut dire que c’est grand-mère Élise qui m’a initiée à l’opéra.

Après le chant venait le coffre aux trésors. Notre coffre aux trésors à nous. C’était une grande boîte en carton remplie de bouts de tissus de toutes les couleurs possibles. Je revois encore et je touche une pièce de satin rose-orangé, un bout de velours vert, une belle soie bleu-royal. Encore là, chaque fois, grand-mère nous laissait tout sortir, tout étaler. Et ça doit être là qu’on a commencé à rêver de belles toilettes. Je me suis demandée d’où pouvaient bien venir tous ces beaux tissus; certainement pas des vêtements de grand-mère que je n’ai jamais vue qu’habillée de foncé. C’est ma sœur Céline qui a trouvé. Ça venait de ma tante Marie Belzile, la soeur d’Élise, qui était couturière au village. Sans doute que ces retailles étaient destinées à finir en courte-pointes ou en tapis de guenilles tressées. Heureusement pour nous, elles sont toujours restées des retailles.

Céline, elle, s’emparait de la boîte de boutons. Elle se rappelle qu’elle allait s’asseoir par terre devant le poêle avec sa boîte. Pas de petit frère, pas de petite sœur, qui risquaient de s’étouffer avec les boutons. Elle, la grande de quatre ans, pouvait donc classer ses boutons par grosseur, par couleur, par nombre de trous; elle pouvait les enfiler pour s’en faire des colliers… Le bonheur! On n’était pas exigeant; ça ne coûtait pas cher pour les jouets. Et on ne s’ennuyait jamais. On n’avait pas d’argent, on avait de l’imagination. Céline se rappelle aussi que grand-mère nous enseignait à broder, à repriser. Elle n’oubliait pas son rôle d’éducatrice.

Le premier livre pour adulte que j’ai lu venait de la bibliothèque de grand-mère Élise. Mais je pense qu’elle était décédée à ce moment-là, car je ne la vois pas dans la maison. Alors que moi j’étais renfermée dans une chambre, assise – on disait en sauvage – au beau milieu du lit et que je lisais des journées entières. Et que je pleurais toutes les larmes de mon corps… c’était un beau livre relié en cuir blanc. Grand-mère avait dû l’avoir en prix de fin d’année quand elle étudiait. Ce beau livre, c’était Marie-Antoinette, reine de France. Ce que j’ai pleuré! Je savais que Marie-Antoinette allait être guillotinée.

Alors chaque pas qu’elle faisait, même comme petite princesse choyée d’un palais de Vienne, chaque page que je lisais l’amenait inexorablement vers l’échafaud; alors je pouvais commencer à pleurer dès le début. C’est peut-être de là que date ma manie de commencer à lire un livre par la fin. Je veux savoir comment ça finit avant de commencer.

Il y a un domaine où grand-mère Élise n’a pas eu beaucoup d’influence sur moi. Saviez-vous que dans les années 30 il y avait un club de baseball à Saint-Fabien. Pas des enfants, des hommes. Un vrai club de joueurs en uniforme rayé et casquette de baseball. Saint-Fabien rencontrait Trois-Pistoles ou Le Bic. Je le sais, ma grand-mère m’y amenait. Mes oncles Gonzague et Rosaire et grand-mère venaient à la messe le dimanche; on dînait tous ensemble chez nous, au village, puis grand-mère me prenait par la main et nous allions à la partie de baseball. J’étais très fière, je pensais que j’aidais grand-mère à marcher. Imaginez, elle était tellement vieille… Elle était dans la soixantaine! On n’entrait jamais sur le terrain. Grand-mère devait rester debout, appuyée sur la clôture. Moi, je me tenais à cheval sur la clôture et on passait l’après-midi là. Je m’ennuyais sagement, mais j’étais heureuse : j’étais avec ma grand-mère.

Vous voyez, Élise n’avait pas toujours le nez dans ses livres, ses journaux ou ses chaudrons. Elle s’intéressait au sport. Moi? Bien ce sont les seules parties de baseball que j’ai vues dans ma vie.

Bon, assez pour mes souvenirs!

Quelques mots sur la famille d’Élise, ceux que j’ai connus. Elle est née le 27 mai 1871, fille de Samuel Belzile et de Marie Fournier. Sa mère est morte bien longtemps avant ma naissance, mais j’ai un vague souvenir de grand-père Samuel. Je vois un beau vieux à barbe blanche se tenant très droit, toujours souriant et très patient avec les enfants. Il le dit lui-même dans une lettre à Élise le 11 juin 1897 : " Je m’amuse avec les petits enfants qui sont autour de moi et c’est à qui sera le plus près. " Pour moi l’image du patriarche, c’est lui. Il devait avoir dans les 80 ans avancés quand je l’ai connu. Il était Pépère Belzile pour tout le village. Sa mort a causé tout un émoi. Il est mort au cours d’une partie de carte dans la salle paroissiale (ici, peut-être). Maman était à sa table. On raconte qu’il a simplement incliné la tête, sans une plainte, sans un soubresaut, juste comme s’il tombait de sommeil. Et c’était ça, le début du long sommeil. On se souhaite tous une fin semblable : s’endormir tout doucement au soir de sa vie.

Grand-mère Élise avait des frères et des sœurs qui vivaient à Saint-Fabien et d’autres qui venaient régulièrement en visite. Je salue au passage mon oncle Jos Belzile qui vivait dans le haut de la paroisse, au premier rang, comme on disait, chez qui nous nous sommes réfugiés après le grand feu de 1940. Mon oncle Oscar, le bien-aimé pépère Bedeau et toute sa famille. Mon oncle Ernest de Saint-Roch-des-Aulnaies qui chantait si bien et en faisait vibrer l’église. Ma tante Marie, la couturière qui nous aimait autant qu’on l’aimait. Ma tante Anna D’Astous, ma tante Adéline qui venait de Québec et jouait au bridge avec papa et maman. Ma tante Jeanne, la femme de mon oncle Gonzague Fortin qui avait étudié à Grenoble en France, le chanceux. Et d’autres, certainement que je voyais moins souvent. C’était une belle grande famille, qui trimait dur, mais qui savait aussi s’amuser. On chantait, on jouait du piano. El le plus beau, les petits étaient rois.

À treize ans, la petite Élise avait sans doute épuisé les ressources scolaires du village. Elle part étudier au pensionnat des Sœurs de la Charité à Rimouski. Ça devait être tout un évènement en 1884 pour une petite fille de treize ans. C’est de là que nous vient le premier écrit que nous ayons conservé d’elle. C’est une lettre d’anniversaire à l’adresse d’une  " bien chère Maria ". Le style est un peu ampoulé pour le goût d’aujourd’hui, mais rappelez-vous qu’on est le 23 décembre 1884. Elle écrit : " Si j’avais des ailes et la voix du rossignol, j’irais près de la fenêtre te faire entendre un chant de charmante fête. Sur les ailes de l’affection, je franchis en un instant l’espace qui nous sépare pour venir te dire : bonne fête ". C’est pas beau ça pour une petite fille de 13 ans.

Puis, dans la compilation que Reine-Marie nous a faite, suivent plusieurs lettres à des personnalités religieuses de haut rang. Par exemple à sa Grandeur Monseigneur Jean Langevin, à la Supérieure générale des Sœurs de la Charité, au curé de la paroisse, à l’aumônier du pensionnat.

On comprend qu’elle est l’interprète de ses compagnes pour complimenter, remercier, présenter des vœux à tout ce beau monde à l’occasion d’une visite, d’un voyage, d’une fête patronale.

Du temps de ses études (à 13, 14, 15 ans), nous avons aussi plusieurs compositions qui étaient sans doute des travaux scolaires. Sur les sujets les plus variés. Rappelez-vous votre temps d’école. Il fallait avoir des idées sur tout et apprendre à les exprimer. Une composition m’a frappée, en particulier. " La commémoration des morts ", j’y ai été plus sensible parce que --- vous le savez --- nous avons perdu maman le mois dernier. Je vais essayer de vous en lire quelques lignes sans pleurer. " Parents chéris, protecteurs vénérés, reposez en paix. Après l’office, la cité des morts se peuple de vivants; et alors commencent, entre ceux qui restent et ceux qui sont partis, de muets entretiens, entrecoupés de soupirs. Mais la prière de la foi est montée vers le ciel, et les couronnes d’immortelles redisent à la tombe le suprême espoir. " Elle savait s’exprimer Élise à 14 ans.

En 1886, elle se met à la poésie; ça devait être au programme scolaire. Des pages et des pages de vers. Les premiers? Sur les fleurs, évidemment. Quoi de plus poétique que les fleurs : " À l’heure où le soleil

Penche vers l’horizon son disque vermeil

Les fleurs d’un grand parterre

S’entretenaient avec mystère "

Et ça continue. La rose parle d’amour. La marguerite rime avec la clématite. Et défilent le liseron, le myosotis, l’œillet, la pensée, la pâquerette. Dans son jardin imaginaire, ma grand-mère a même fait pousser un laurier. Tout est permis en poésie.

Mais des années plus tard dans son vrai jardin, que mon oncle Rosaire, tante Gilberte et Reine-Marie ont continué à faire fleurir, elle avait des roses blanches, des lys chinois, des cosmos, des bleuets et quoi encore! Papa racontait que dans le rang on disait que dans le jardin de la mère Élise, il y avait plus de fleurs que de carottes. D’ailleurs, les lys sont toujours là. J’en ai même transplanté chez nous. Reine-Marie a pioché pour me déterrer quelques bulbes. Et je suis très fière de compter mes lys. Vous en trouverez aussi à Gaspé dans le jardin de Bernard, le fils de mon oncle Rosaire, et probablement dans d’autres jardins de la famille --- Bibiane? Lorraine? Clermont? Et s’il y a des oeillets de poète sur le grand terrain de Denis, mon frère, c’est à cause de ceux de grand-mère Élise. Denis se rappelle que les premières fleurs qu’il a cueillies dans sa vie, ce sont les oeillets de poète dans le verger de grand-mère. Comme vous voyez, elle nous a influencés et son souvenir est amoureusement entretenu.

Les fleurs, c’est bien joli, mais il y a des sujets beaucoup plus graves " Le Chrétien mourant " par exemple : "Prends ton vol, ô mon âme, et dépouille tes chaînes. " Je ne vous en lis pas plus long, c’est trop triste et surprenant pour une fille de 15 ans.

Le poème qui m’a le plus impressionnée, c’est " La prière ".   104 lignes et en alexandrins, s’il-vous-plaît. 104 beaux alexandrins classiques : 12 pieds, coupés par la césure au beau milieu, les rimes. C’est parfait. Je vous en lis quatre vers; remarquez bien la cadence.

"  Entends du haut des cieux le cri de mes besoins

L’atôme et l’univers sont l’objet de tes soins

Des dons de ta bonté soutiens mon indigence

Nourris mon corps de pain, mon âme d’espérance "

104 alexandrins ! Ça m’épate. Moi qui n’ai jamais été capable d’en aligner quatre. Dans mon temps aussi, il fallait s’essayer à la poésie. Misère! Il me manquait un pied ou j’en avais un de trop, ou je ne trouvais pas de rime, ou la césure tombait après la cinquième syllable ou après la septième mais pas à la sixième comme il aurait fallu… C’est très évident que je n’ai pas hérité du talent de ma grand-mère.

Je pourrais vous citer bien d’autres poèmes, mais on m’a alloué vingt minutes… que j’ai peut-être déjà épuisées!

Un mot…ou plusieurs sur sa correspondance avec ses parents, ses frères et sœurs. Il y a d’abord les lettres du pensionnat. Ce sont les lettres d’une enfant où elle ne craint pas d’exprimer ses sentiments avec des mots bien choisis. Le 26 décembre 1885 : " Mes bons et chers parents. Je viens vous offrir avec mes souhaits de bonne année et mes baisers affectueux, le triple hommage de mon amour, de mon respect et de ma gratitude… En terminant, je vous embrasse avec un redoublement de tendresse. "

A son frère, on ne sait pas lequel, le 21 janvier 1886 : " Je t’envoie mille baisers affectueux pour tes étrennes, mais cela ne satisfait mon cœur qu’à demi; j’aimerais mieux te voir et te dire de vive voix combien tu m’es cher. "

En 1881, elle devient Sœur Belzile. Elle est postulante, puis novice chez les Sœurs de la Charité. Elle n’est plus une petite fille; elle a 20 ans. Ses lettres deviennent plus graves. Ce ne sont plus des baisers qu’elle envoie comme étrennes, mais des prières, des conseils. Le 26 décembre : " Soyez de bons fils, de bonnes filles et le bonheur sera votre compagnon fidèle. " Dans une autre lettre à ses parents, on sent du regret. " Pour la première fois je suis loin de vous à l’aurore de la Nouvelle année… mon cœur se serre en pensant à vous et à mon beau Saint-Fabien. " (Le mot beau est souligné.) Elle termine en écrivant : " …il y a tant de bonheur à s’entretenir même sur papier avec ceux qu’on aime. "

Mais les problèmes surgissent. Lesquels? Elle se fait très discrète. Le 13 novembre 1892, elle écrit à ses parents : " J’ai eu tant de déceptions et de surprises depuis quelque temps que j’hésite à espérer ou redouter quelque chose. Je tends la main et ce qui arrive, je le prends, bien ou mal; non pas que rien ne puisse me faire plaisir, au contraire. C’est peut-être mieux pour moi de ne rien désirer; je n’en serai que plus heureuse dans les beaux jours, et les tristes sont toujours assez longs; pour quoi les faire venir d’avance. " Voilà la bonne philosophie.

Le 23 février 1893, c’est fait; elle quitte le couvent des Sœurs de la Charité. Elle enseigne on ne sait pas trop où durant trois ans. Elle n’est pas heureuse; la tâche semble lourde. Son oncle, l’abbé Médard Belzile --- qui deviendra Monseigneur Belzile --- lui prodigue conseils et encouragements. C’est un sage qui enseigne le grec et le latin au séminaire de Rimouski. La philosophie aussi. Je ne résiste pas à l’envie de vous en lire un de ses conseils. Nous pouvons tous le mettre à profit. Le 17 février 1895, il écrit : " Je fais encore bien peu, dis-tu, surtout bien mal. Faire quelque chose c’est déjà beaucoup. Quant à faire mal je dis que c’est bien, pourvu qu’il y ait la volonté de bien faire… Faisons quelque chose et faisons-le de notre mieux et si malgré notre volonté, on n’arrive pas à faire bien, ce sera encore bien. Ce qui serait mal, ce serait de ne rien faire. "

Décidément, Élise ne se plaît pas dans le monde, comme elle dit. Elle veut devenir religieuse. À 25 ans, elle entre au monastère des Ursulines à Québec. Mais là non plus, ça ne marchera pas; elle n’y restera qu’un an. C’est une question de santé. Dans ses lettres au curé Audet, elle parle de toux, de bronchite, elle dit qu’elle a vu le médecin et que "la maladie a résisté aux remèdes jusqu’à présent. Dans ces conditions, il est impossible à la communauté de me recevoir à moins d’une prompte et entière guérison. On est satisfait de moi quant au moral. " Le bon curé offre son aide. Le 22 octobre 1896, il écrit : " Si pour obtenir la faveur  que tu désires de demeurer dans le monastère malgré ton indisposition, il fallait payer pension, frais de maladie et soins de médecin, cela ne souffrirait aucune difficulté. Je m’engage à payer tous ces frais et le ferai avec plaisir, si cela peut te rendre quelques services. Courage donc et confiance et ne m’oublie pas dans tes prières. Ton vieux curé, P. Audet, prêtre. "

Mais les choses ne vont pas s’arranger au désespoir d’Élise. Elle écrit : " Je ne veux pas, je ne puis pas vouloir du monde et le cloître ne peut pas vouloir de moi. De quel côté me tourner? "  Le bon curé Audet est toujours à l’écoute, compatissant et encourageant.

" Il semblerait que Dieu ne te veut pas dans la vie religieuse que tu désirais puisqu’il ne t’a pas donné la santé nécessaire pour cela. Comme je suppose que tes ressources sont bien limitées, je t’envoie quelque chose pour subvenir aux premiers besoins. "

Voilà un curé qui n’abandonne pas ses ouailles. J’en suis impressionnée, pas vous? C’est maintenant que je comprends certaines choses. Dans mon enfance, j’ai souvent entendu parler du curé Audet. On en parlait toujours avec admiration.

La maladie de ma grand-mère, ça devait être l’asthme qui allait l’affliger toute sa vie. Ceux qui l’ont connue dans les dernières années de sa vie l’ont connue debout. Mon frère Denis, qui devait avoir quatre ans, se rappelle de grand-mère debout, appuyée au dossier d’une chaise, courant après son souffle. C’était parfois inquiétant. On a souvent eu bien peur qu’elle s’étouffe.

Donc, ma grand-mère quitte les Ursulines en avril 1897. En 1900, à l’âge de 29 ans, ce qui est exceptionnel pour l’époque, elle entre… en mariage. Là, pas de postulat, pas de noviciat. Si vous vous êtes trompés, si vous n’avez pas la vocation, si vous n’avez pas la santé, c’est trop tard pour vous en apercevoir. En 1900, quand on entrait … en mariage, c’était pour la vie. Élise épouse Fabien Boulanger et devient femme de cultivateur. Elle avait quitté le couvent avec regret semble-t-il. Curieusement, dans les écrits que nous avons d’elle, on n’en trouve pas trace. Jamais une allusion à sa vie de religieuse. Elle semble satisfaite de son sort et même fière d’être une femme des champs comme elle dit.

En 1916, elle commence à écrire sous le pseudonyme de Gervaise. Je laisse à Carmen le soin de vous révéler Gervaise.

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Profil de Gervaise

par Carmen Boulanger

J’avais un an quand ma grand-mère Élise est décédée en 1937. Je n’ai donc pas de souvenir tangible d’elle, mais d’après ce qu’on en disait dans ma famille, j’en avais dégagé l’image d’une femme bonne, qui aimait la lecture et l’écriture. J’éprouvais de la fierté à être de ses descendants. Et après avoir lu ses écrits --- sa correspondance et ses articles --- après avoir pris connaissance de ce que lui disaient ses correspondants, j’ai le sentiment de la connaître beaucoup mieux.

C’est une femme à l’imagination fertile, en constante ébullition, qui possède une maîtrise exceptionnelle de la langue française. Elle lit beaucoup, tout ce qui lui tombe sous la main. Elle a un sens inné de la communication. Dans ses lettres comme dans ses articles, les phrases sont toujours bien structurées, les mots sont bien choisis. Moi qui ai fait métier de la communication, j’ai cru tomber tout à coup sur un de ces excellents communiqués de presse. Voici donc un extrait d’un article sur le nouvel hôpital Saint-Joseph, qui a paru dans le journal et qui était signé Dame Veuve Fabien Boulanger (vers l928-29) :

" … Aujourd’hui, c’est avec fierté que les Rimouskois voient, s’élevant de terre sous la surveillance de M. l’abbé Alphonse Sirois, directeur de l’école Moyenne d’Agriculture, les fondations de l’hôpital qui sous peu offrira un asile confortable aux malades de notre région. La nouvelle construction coûtera environ $150,000. Elle sera complètement à l’épreuve du feu, et sera ce qu’il y a de plus moderne. Telle qu’elle, elle offrira d’abord l’espace suffisant pour environ 40 lits…" (page 409)

 C’est une patriote; elle aime la terre, elle aime sa langue, elle aime son coin de pays. En réaction aux poèmes de Yevrah (Joseph Harvey), exilé en Saskatchewan, Gervaise dit : "… J’ai donné l’accolade au patriote qui se souvient fidèlement de son berceau et garde, au fond de la nouvelle patrie, ses premières mœurs et ses premiers usages, qui conserve sa langue, qui mieux est, l’apprend, la cultive en son imagination féconde… " (p.276)

En 1916, Gervaise raconte, pour Le Soleil, une excursion à la mer avec sa famille. C’est si bien écrit que je me suis dit qu’elle a dû donner le goût aux lecteurs du Soleil d’aller voir un endroit aussi beau.

" Le père, la mère, les quatre enfants, nous sommes allés à la mer. C’est que cela vaut la peine, chez nous, d’aller à la mer. Une longue route, d’abord plate et unie, en plein milieu d’une savane, mais dominée par une haute montagne sur laquelle on a trouvé moyen de planter deux grandes croix blanches. Puis le défilé se rétrécit et nous voilà qui descendons des pentes abruptes longeant des précipices et des rochers… Enfin, c’est la mer. Notre mer à nous, le beau fleuve Saint-Laurent. Sur les hauteurs où nous nous trouvons encore, l’œil embrasse d’un seul coup un immense panorama. Droit en face, c’est l’Ile du Bic, puis un peu en arrière le Bicquet, avec son phare. Tout d’abord, vous ne voyez qu’une île, il faut s’habituer pour les apercevoir séparées, et cependant l’on me dit qu’elles sont à une lieue de distance. À droite, une petite île, l’Islette aux Flacons. Elle est reliée à la terre, à basse marée… Le soleil illumine l’horizon et le vent est si doux qu’à peine il ride la surface de l’eau… " (p.87) Et ça continue comme ça sur trois pages. C’est à vous donner le goût d’aller y passer des vacances.

C’est une femme affectueuse, généreuse. Elle sait, par exemple, stimuler les autres correspondants de la Page (Yvon d’Angus de Québec, Azilia de Jonquière, Yevrah de la Saskatchewan, Jovette de Saint-Fabien, Pierrôt de Bonaventure et j’en passe). Voici comment elle réagit à un article de Pierrôt (Alphée Poirier) sur l’ornithologie :

" … Je ne puis que me féliciter d’avoir provoqué votre intéressante et fine plume à propos d’oiseaux. Vous ne vous contentez pas de satisfaire ma curiosité, mais vous donnez en même temps, à vos lecteurs, un véritable régal littéraire qui, pour être en prose, n’est est pas moins animé d’un souffle poétique très doux et très fin. Je suis heureuse d’être si ignorante et de vous l’avoir dit, puisque cela me vaut la joie de lire d’aussi jolies choses… " (p.336) 

Elle a une grande ouverture d’esprit. Sans s’y connaître vraiment en ornithologie, elle se passionne pour le sujet. À la suggestion d’Alphée Poirier, elle obtient la version française de la publication " The birds of Eastern Canada " de Taverner, auprès du gouvernement d’Ottawa, et la lit et la relit à plusieurs reprises. Ce qui l’amène à relancer M. Poirier avec des articles sur les oiseaux, dans la Page du Soleil qui est réservée aux correspondants. À eux deux, ils en ont écrit une bonne quinzaine.

En plus de l’information sur les oiseaux, on y trouve des opinions personnelles intéressantes. Par exemple, après des considérations sur les désignations bernaches et outardes, Gervaise dit : " … Notre conversation me rappelle un souvenir très doux que vous me permettrez de consigner ici. C’était au temps où j’étais une enfant d’école, pas jolie, pas intéressante du tout, mais curieuse, oh! si vous saviez! au point que l’étude ne me coûtait aucun effort puisque je dévorais aussitôt tous les livres qu’on me mettait entre les mains. Mais que trouve-t-on dans les livres de classes élémentaires, s’il n’est tout près quelqu’un pour nous les développer. Outre notre excellente institutrice qui, croyez-vous se donnait la tâche de compléter nos livres, oh! laissez-moi nommer le Révérend Monsieur Pierre-Célestin Audet de chère et vénérée mémoire, le bon et digne curé de Saint-Fabien de 1870 à 1905…" (p.338)

Des démonstrations de son ouverture d’esprit, j’en ai vu beaucoup au fil de ma lecture. Elle sait aussi se montrer solidaire. Elle a des opinions bien précises, n’hésite pas à les avancer. Elle vient à la défense de Jovette Bernier, à qui elle reconnaît un grand talent. Selon elle, on n’a pas rendu justice à Jovette. Voici ce qu’elle écrit à la Tribune Libre :
" ... Le magnifique accueil qu’a reçu de la presse le troisième livre de Mlle Jovette-Alice Bernier, intitulé TOUT N’EST PAS DIT, m’enlève toute hésitation. Pourquoi serions-nous les seuls, ici, à ne pas acclamer le beau talent de notre jeune compatriote? Sans vouloir entrer dans le domaine de la critique littéraire, qu’il me soit permis de dire que, par ce nouveau recueil, notre brillante amie a gravi avec bonheur une bonne partie du sentier escarpé qui mène au rocher du véritable succès. Rien n’y trahit l’effort, tout est spontané, la pensée, les mots, les images, et c’est par là qu’elle sait demeurer elle-même et nous charmer… " (p. 411)

Astucieuse, elle profite également d’un article sur les hirondelles qu’elle destine à Pierrôt (Alphée Poirier), dans la Page, pour soutenir Jovette : " Je ne saurais exposer le but de cet article sans remercier tout d’abord ce distingué collaborateur pour l’appréciation bienveillante et combien juste et sensée qu’il a faite du livre de ma jeune amie Jovette. Son éloge est sincère, et ses remarques, qui rendent un jugement sûr, une grande bonté, feront du bien, non pas seulement à celle qui a eu l’honneur de les recevoir, mais à ceux qui auront l’avantage de les lire. Je me plais à espérer que ces lignes sur lesquelles on sent une main accoutumée à l’autorité feront un avantageux contrepoids aux critiques impertinentes que l’auteur des ROULADES a dû subir à l’endroit où elle a été imprimée… " (p. 319)

Je trouve qu’Élise est aussi philosophe à ses heures. Voici quelques phrases, quelques expressions qui m’ont frappée au cours de ma lecture. J’imagine qu’être philosophe l’aide beaucoup à apprécier une vie qui est pourtant dure, qui est loin d’être facile. Ce trait de caractère l’aide sans doute à laisser s’épanouir son talent d’écrivaine, de poète.

--- Tiré de l’article où elle répond à la question : Si vous étiez l’arbitre de votre sort, comment disposeriez-vous de votre vie? Elle fait preuve de sagesse en disant : " … Tout être humain doit se conformer aux conditions de sa naissance, à son tempérament physique, à la capacité de son intelligence… Il lui  faut compter avec les exigences de ses voisins… " Un peu plus loin : " La seule vie qui nous appartienne, c’est notre vie intérieure, et celle-ci, tous les jours nous pouvons la recommencer." (p. 96)

Dans l’article L’amour est-il un mythe? on y lit : " … On a beau vieillir, souffrir, mourir un peu tous les jours, il faut aimer aujourd’hui comme hier et demain comme aujourd’hui. Cesser d’aimer, c’est la souffrance aiguë d’un cœur qui veut cesser de battre… " ( p.115)

Et enfin, dans Encore un mot d’amour, s’il vous plaît! elle dit : " Vous vous écriez que je fais le portrait de saints! Pourquoi pas? Des saints ou des saintes comme vous et moi qui n’auront pas l’insigne honneur d’être inscrits au martyrologe, mais qui espèrent l’être au grand Livre du paradis. Et faut-il donc tant de temps pour aimer, mais on aime comme on vit, sans s’en apercevoir. " On aime comme on vit, sans s’en apercevoir, comme c’est beau. Et elle continue : " Vais-je vous livrer un secret... Je pense que Dieu a créé les femmes pour qu’elles aiment les hommes, et je n’ai gardé d’y manquer!!! J’aimerais vous faire remarquer qu’elle a mis trois points d’exclamation après cette dernière phrase. (p. 124)

Ce qui m’impressionne le plus chez ma grand-mère, c’est son côté avant-gardiste. Elle a des opinions sur tout, elle n’hésite pas à les émettre et le fait avec tant de doigté, de bonté, de générosité, d’élégance, de sagesse qu’on a envie d’y adhérer sans trop de questionnement. Voici un extrait d’une réplique à un article de M. Pierre Fouille-Partout dans lequel elle défend la cause des femmes : " Je ne suis pas une Fleur des champs, mais comme je suis une humble femme des champs, je me trouve, à tort ou à raison, attaquée par vos intéressantes chroniques… C’est facile de parler fort aux femmes, elles baissent si vite la tête; c’est un plaisir de leur imposer des fardeaux, elles sont si courageuses et souvent si naïves… Qui sait si ces extravagances de la mode ne sont pas une simple vengeance de la femme?... De quel droit peut-on exiger que nous nous couvrions de tant de voiles? Sommes-nous responsables des passions des hommes?... Qu’on apprenne aux jeunes à respecter leur mère et leurs sœurs… Et cette bonne habitude prise en la maison paternelle vous fera respecter plus tard la compagne de votre vie… Et si j’osais… je prierais qu’on soit un peu moins sévère pour la femme qui tombe et un peu plus pour l’homme qui met tout en œuvre pour l’entraîner. " (p. 399)

Et quand elle se met à parler haut, sans mâcher ses mots, pour qu’on donne aux femmes le droit de vote, là elle m’impressionne vivement et j’éprouve une grande fierté d’être sa petite-fille.

Rappelons-nous que nous sommes en 1920 et qu’elle habite Saint-Fabien, sur une ferme. Et de ce petit coin de pays, elle vient appuyer le propos d’une autre collaboratrice à la Page du Soleil, Mme Azilia de Jonquière, qui réclame le droit de vote pour les femmes. Elles se battent, comme bon nombre de Québécoises à travers la province, pour recouvrer un droit qu’elles avaient perdu.

Si vous permettez un peu d’histoire…Oui, en 1791, les femmes ont droit de vote. C’est en 1834 qu’il leur est officieusement retiré par les parlementaires du Bas-Canada et officiellement, en l849. Par ailleurs, le gouvernement fédéral accorde le droit de vote aux femmes après la Première Guerre Mondiale. Une lettre de sa nièce Antoinette, de décembre 1921, en fait foi : " … Je suppose que vous pourrez sortir du moins pour aller voter… Je suppose que lorsque vous serez remise de votre bronchite ou mieux, aux prochaines élections, vous vous porterez candidate… Je me demande si les libéraux vont nous laisser le droit de vote… "

Les femmes vont le conserver ce droit de vote au fédéral, mais il leur faudra attendre encore 19 ans pour avoir droit de vote au provincial. Au fait, ce n’est qu’en 1940, après beaucoup d’opposition, que le droit de vote leur sera donné par Adélard Godbout. (Source : L’Histoire des femmes au Québec depuis quatre siècles, p. 149).

Revenons à l’article de Gervaise, de notre écrivaine, qui est aussi à l’aise avec sa plume qu’avec sa bêche; qui passe des fleurs de son jardin à son écritoire, avec un égal plaisir. "Votre article, LA FEMME D’AUJOURD’HUI, a si bien exprimé ma pensée que je me ferais volontiers l’illusion de l’avoir écrit moi-même… Il m’eut été impossible de de trouver des termes plus clairs et plus justes… "

Faisons-lui confiance… elle va en trouver!

"… Quelle bonne peur n’a-t-on pas du vote des femmes? Grand Dieu! Après cela, c’est la fin du monde! Si les femmes votent une fois tous les cinq ans ou tous les deux ans, tout est fini; plus d’enfants, plus de soupe, plus de chemise, plus de chaussettes, plus rien. Oh! quel malheur. Les femmes vont se mettre à faire comme les hommes. Ben… j’en ai la chair de poule.

Et s’il faut que le mari soit bleu et que la femme soit rouge. Quel tintamarre! C’est la chicane, c’est le divorce, c’est le diable sur la terre. Les cheveux en dressent sur la tête…

Et puis quoi! Les femmes vont lire les journaux politiques. A-t-on une idée d’une pareille audace. Les femmes ne lisent jamais autre chose que les romans et les cahiers de mode, c’est ridicule, mais c’est tout ce qu’elles comprennent… Vous croyez, Madame, que ce droit de vote ne causera aucune révolution, je ne puis que vous approuver. La seule révolution que j’espère, je suis loin de la craindre, ce sera de rendre la femme, en général, plus sérieuse, plus patriote, plus disposée à coopérer aux desseins du Créateur sur elle…

… Non, Madame, je ne crois pas que les grandes carrières soient pour les femmes, à de rares exceptions près, pas plus qu’elles ne sont pour le commun des hommes. Chacun règle son effort sur sa capacité physique et intellectuelle. La femme en fera autant… " (p.296)

Et ça continue comme ça sur quelques pages. Si vous avez le goût de lire l’article en entier, mon grand neveu, Jean Bertrand, aussi fier de son arrière grand-mère que je le suis de ma grand-mère, l’a publié en 1977 dans le journal Le Progrès dans lequel il oeuvrait. J’en ai fait des copies. Vous vous en prendrez une si le cœur vous en dit. Jean Bertrand, c’est le fils de ma sœur Évangéline et d’André Bertrand, premier petit-fils de Joseph-Octave et Rose-Aimée, et arrière-petit fils d’Élise et de Fabien.

Je pense qu’Élise Belzile Boulanger était féministe, bien avant l’heure, C’est d’ailleurs elle-même qui le dit dans un article intitulé Mot de reconnaissance qui s’adresse à Pierrôt, Alphée Poirier, l’ornithologue. (p. 331)

" ... Qu’est-ce que cela veut dire, niverolle? Vous vous fâchez… vous vous écriez que je ne sais rien! Mais non! Mais non! Pas même les racines latines encore moins les grecques! Si vous saviez comme j’aurais voulu aller au collège avec mes compagnons d’école. En avaient-ils de la chance ceux-là, moi qui avais toujours tenu la tête, dans nos classes, soit dit sans me vanter. Voyez, j’étais déjà féministe sans le savoir et… je le suis encore… "

Son avant-gardisme ne s’arrête pas là. À un moment donné, on discute de mode dans la chronique du Soleil réservée aux correspondants. Gervaise n’hésite pas à dire, quand certains semblent s’opposer à ce que les femmes se coupent les cheveux : " Je ne sais pourquoi il me vient une petite colère chaque fois qu’on soulève devant moi cette question de cheveux coupés… Libre à chacune de faire sa tête à son goût. Voilà la justice… On peut revendiquer pour la femme tous les droits, il n’en faut pas moins que la femme reste femme, et par ses idées, et par ses manières et par ses vêtements…." (pp. 394-395)

Je pourrais continuer longtemps comme ça. Je vais vous laisser avec quelques belles trouvailles, de belles expressions qui m’ont touchée et qui, j’ose espérer, produiront le même effet sur vous.

---Tiré de l’article intitulé L’Habitation salubre où il est question d’hygiène, Gervaise dit : " Le pain des cultivateurs n’est pas toujours blanc, mais il est propre. " Comme tout évolue… grand-mère Élise serait étonnée de voir que c’est aujourd’hui le pain brun qui est devenu le pain recherché des bien nantis. Car on a compris que c’est ce pain qu’on doit manger si on veut être en santé. (p. 92)

---Tiré de l’article intitulée Vœux et Gratitude à Grivoisette, une correspondante qui semble quitter l’équipe pour le cloître --- " Vous ne viendrez plus, en un coup d’aile gracieux, nous apporter les aimables messages d’encouragement et de sympathie qui raffermissent notre plume en nos doigts hésitants. " (p. 112)

--- Tiré d’un article destiné aux jeunes filles et intitulé La Joie, L’espoir; elle décrit une rencontre avec un oiseau-mouche dans son jardin ---  " Je reviens fortifiée par le bon air et le soleil, à mon aiguille qui m’attendait patiemment dans le talon d’une chaussette... " Quelle belle façon de parler d’une chaussette trouée. Et un peu plus loin, elle dit : " Je retrouvais dans vos exquises toilettes estivales les couleurs attrayantes de son plumage, mais c’est dans vos yeux que je les reconnais toutes… " les yeux de jais qui lancent des éclairs… les yeux de velours brun aux reflets de rubis qui pénètrent jusqu’au fond de l’âme… les yeux bienveillants de topaze ou d’ambre ou de bleu qui se fondent d’émoi pour une parole affectueuse… les yeux de saphir et de turquoise qui font envie à l’azur… les yeux de diamant aux teintes d’acier qui cachent sous une apparente froideur la blessure que l’amour leur a faite…  (p. 279)

--- Tiré de l’article intitulé Entre Ciel et Terre, respectueusement dédié à Madame Madeleine Huguenin "Un gracieux oiseau-mouche voletait sur mes capucines… et il me fut donné de contempler à loisir ce bijou de la nature… Pour la première fois, j’admirais ce chatoiement de pierres précieuses que nous présente son plumage, ces tons, tantôt adoucis, tantôt vifs et tranchés de saphir, d’émeraudes, de topaze et de turquoise, ces ailes transparentes, posées délicatement sur son corps, qui semblaient un voile jeté sur ces splendeurs. La fleur ployait à peine et il se balançait coquettement sous mes yeux émerveillés… " (p.268)

--- Tiré de l’article Simple question, destiné à Pierrôt, l’ornithologue :: " Quel est donc cet oiseau si léger, si délicat, vêtu d’une tunique de plumettes aux tons gris-moyen, qui vient, en fin d’avril et mai, becqueter les vermisseaux cachés sous l’écorce des bûchettes accumulées à nos portes pour le feu du foyer?... " ( p. 320)

J’ai aussi décelé dans ses écrits quelques traits d’humour.

---Dans son article intitulé Conseils pratiques aux maris bien disposés, elle dit :  " Soyez indulgent. Une femme n’est pas un ange. (Eh, qu’auriez-vous fait d’un esprit céleste?) Quand la vôtre laisse voir telle imperfection, songez qu’elle aurait pu en avoir bien plus grandes sans que vous ayez le droit d’en être surpris. Elle est fille d’Adam et d’Ève, comme vous en êtes le fils… " Elle termine sur une note charmante : " Si vous n’êtes pas heureux maintenant, ce sera de votre faute, c’est que vous n’aurez pas voulu essayer mes conseils. Il sont bons, foi de Gervaise. (pp. 136-137)

--- Encore de l’humour dans l’article Qu’est-ce que l’homme, qui lui a valu un premier prix : " Le problème est immense comme le monde. Il semble impossible à résoudre, et j’avais décidé de garder le silence. Mais voilà que notre jeune ami Yvon me fait l’honneur de désirer mon opinion. Moi qui ai déjà parlé sans en être priée, je serais mal venue de rester sourde et muette… " (p. 140)

Voilà. Merci de votre attention. Je vous laisse avec Odette, pour la conclusion

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Conclusion

La conclusion, ce sera une petite prière : Béni soit l’asthme de notre grand-mère! S’il avait fallu qu’elle reste au couvent! Pas besoin de vous en dire plus long. C’eut été un désastre pour la famille et même pour le pays. Parce que ça ferait un gros trou dans la population. Pour vous donner une idée de l’ampleur de ce trou dans la population, je me suis mise à compter ses descendants, avec l’aide de ma cousine Gertrude, la fille de Colette, et de mon cousin Bernard, le fils de Rosaire.

Je ne suis pas certaine de les avoir tous retracés car les petits-enfants d’Élise, ceux de la 3e génération, sont éparpillés à travers le Québec et même à travers le Canada. Voici donc le résultat de nos recherches :

1ère génération : Élise Belzile et Fabien Boulanger
2e génération : Joseph-Octave, Gonzague, Rosaire, Colette 4
3e génération : petits-enfants 33
4e génération : arrière-petits-enfants 71
5e génération : arrière-arrière-petits-enfants 61
6e génération : arrière-arrière-arrière-petits-enfants 2
Pour un total de 171. Et c’est pas fini!

Carmen vous a dit que grand-mère Élise avait le sens de l’humour. Je vous en donne une autre preuve. Je vous laisse sur une note gaie. L’article s’intitule Amertume et est humblement dédié à M. Georges Bouchard, M.P.

" Trève de sujets sérieux. Pour aujourd’hui, amusons-nous, si le cœur vous en dit.

Voici l’histoire d’un bon mari, navré, exténué, racontée par lui-même :

Mes bons amis, je n’en puis plus, il faut que je vous raconte par le menu de la triste vie que je mène.

Comme dit la bonne chanson, autrefois je n’avais rien à faire qu’une femme à chercher, à présent j’en ai-t-une qui me fait enrager.

Sous prétexte qu’on soutient partout qu’elle est la plus faible, depuis le lendemain même de notre mariage, elle me laisse allumer le poêle et ce n’est que lorsque la maison est tiède, ou à peu près, qu’elle consent à quitter le lit. Elle me prépare alors un peu de nourriture qui cuit tant bien que mal pendant que nous allons soigner nos bêtes. À notre retour, avec un petit air fier, empressée, elle m’apporte ses mets. Quelle frigousse! Ah! Seigneur! Des patates frites… à l’eau claire, délivrez-nous. Il y a bien trois ou quatre grillades à côté, mais je ne sais où est allée la graisse. Du pain noir, du thé qui a déjà servi deux fois avant que nous l’ayons acheté et du sirop pour remplacer ce qui manque comme les zéros. Si je n’avais pas déjà peiné deux grandes heures, je ne pourrais certainement pas déjeuner avec de pareilles choses. Je prendrais bien des œufs tous les matins, mais voilà, il faut en vendre autant que possible pour faire de l’argent. De l’argent… ce doit être pour acheter un chapeau, j’ai cru entendre dire qu’elle porte encore son chapeau de noces, après trois ans, il doit être à la ruine, c’est si dur aux chapeaux, les femmes.

Me voilà lesté pour une grande matinée de travail. Qu’il fasse un soleil brûlant, qu’il tonne et qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige ou qu’il grêle, il faut que je sois dehors, il faut que je gagne ma vie. Si ce n’était que la mienne, ce serait vite fait, mais c’est celle de ma femme. Quelle erreur! En faut-il des petits soins, et même des grands, et de la monnaie!

Il est bien midi, j’ai faim depuis longtemps. Rentrons! Allons Polly, à la maison. La table est mise, pas d’inquiétude, ma femme est exacte comme le cadran du roi, mais j’ai horreur de sa soupe, de son petit carreau de lard salé et de ses patates bouillies. Pour me changer le goût, elle me tourne bien un pâté quelconque, mais ce qu’il est sec, à force de ménager le saindoux. Aussi ce n’est pas long. Je tire ma pipe et mon tabac, et je m’installe dans une chaise berçante pour me consoler et me reposer. Ah oui! Comme si j’en avais la chance. Non, non! C’est M. le Bébé qui va pleurer et la maman qui va chanter, c’en est trop pour un homme à bout de forces, je m’enfuis de nouveau aux champs.

Oh! la besogne ne me manque pas. Aujourd’hui, je laboure, demain, je sème, je herse, un autre jour, je cultive mes pommes de terre, je fauche, je ramasse le foin, les grains, les légumes et que sais-je, je cours mes animaux et souvent ceux des autres. N’allez pas croire que ma femme vienne m’aider. Ni même me tenir compagnie. Elle s’est mise à avoir des enfants, et elle se croit obligée de les dodicher d’un bout de l’année à l’autre. Heureusement qu’elle trouve le tour de jardiner, de traire les vaches, d’élever des veaux, de soigner les poules, sans cela, toute la misère serait pour moi, toute la tranquillité pour elle.

Enfin, c’est la nuit, je vais casser une dernière croûte et je vais dormir. Bienheureux sommeil! Je vais rêver que je suis dans le paradis avec les anges, et ma bonne vieille mère qui, elle, me choyait si bien! Vous le voyez? N’y a-t-il pas le petit dernier qui fait ses dents et qui crie à tue-tête toute la nuit? Une autre fois, c’est ma femme qui s’est donné une vilaine bronchite en faisant ses grands nettoyages. Alors, j’ai beau faire le fatigué, le rendu-à-bout, elle ne cesse de me tracasser. Mon bon ami, voudrais-tu me donner ceci ou cela, veux-tu faire du feu, relever les couvertures des petits, etc., etc. Mon bon ami, ma femme n’a que ce mot-là à la bouche! À vrai dire, comme j’aime autant ce titre-là qu’un autre, je fais ce que font tous les maris, je ne refuse rien, à revanche d’en demander autant lorsque mon tour arrive… Mais adieu le sommeil, les rêves, le repos de mes membres endoloris.

Ma belle-mère pirouette sur le talon, quand je fais mine de me plaindre, et ne se gêne pas pour prétendre que je ne suis pas doux pour sa fille. S’imaginait-elle que je prenais une femme pour compléter un autel? Ma chérie veut bien filer, tricoter pour ses mignons, travailler au métier même, mais ce qu’elle en prend des airs quand il lui faut raccommoder mon pantalon. Quelle pose solennelle! J’en crèverais de rire, si je n’étais insulté à grincer des dents. Il me reste mon brave beau-père. En sa qualité d’homme marié comme moi, il comprend mieux mes déboires. Cependant, que peut-il faire? Il en a assez de ses tourments, sans prendre les miens.

Ah! Qu’il faut être un solide gaillard pour supporter le poids d’une femme. Un chien en deviendrait aveugle, sourd et muet. Et moi… Hé bien…c’est drôle, je suis encore tout frais… bien portant. Est-ce que je serais seulement de mauvaise humeur? Est-ce que je m’en ferais? Ce n’est certes pas sa faute la chère femme, si je ne suis pas un prince et dire qu’elle ne se plaint jamais…

Tiens, justement, je l’aperçois qui m’appelle avec son meilleur sourire. Je n’y tiens plus! Adieu, je vous quitte, mes amis, je cours l’embrasser. Oubliez toutes mes rengaines, je regrette de vous les avoir confiées.

Votre serviteur,

Baptiste Kidisput

Et la petite femme, un peu malicieuse, me disait tout bas en me confiant son dernier poupon : Racontez donc cela aux messieurs qui affirment que les femmes d’aujourd’hui n’aident plus leurs maris. "

Gervaise

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Conférence au Vieux Théâtre de Saint-Fabien
Le 24 juillet 2003
Par Carmen Boulanger, Lorainne Boulanger et Odette Boulanger


                                           

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