| Conférence sur le Père Joseph JEAN
Prononcée à Saint-Fabien le 27 août 1999.

Par Richard Saindon
Mesdames et Messieurs,
bonsoir.
Je vais commencer cette conférence en vous
racontant l'histoire d'une rencontre plutôt surprenante. Une rencontre entre deux hommes,
survenue au siège de la Société des Nations à Genève en Suisse, il y a 77 ans. Nous
sommes en septembre 1922, au moment où s'ouvre à Genève Ia troisième assemblée de la
Société des Nations, l'ancêtre de I'ONU. L'un des deux délégués du Canada à cette
conférence était Ernest Lapointe, un avocat natif de St-Éloi dans le Bas-Saint-Laurent
et qui au cours de sa brillante carrière politique a été élu 12 fois député à la
chambre des Communes à Ottawa.
On l'informe qu'une délégation de la
Galicie orientale, c'est une partie de l'Ukraine, désire rencontrer les représentants
canadiens. Les Ukrainiens cherchent à cette époque des appuis diplomatiques pour les
aider dans leur lutte contre les Soviétiques et les Polonais. Le problème c'est que deux
des trois Ukrainiens ne parlent ni anglais ni français. Le troisième, un homme au regard
décidé vêtu d'une soutane s'adressa bientôt à Ernest Lapointe dans un français
parfait et lui dit :
"Est-ce que Votre Excellence ne se
souvient pas de moi ?"
Lapointe répond alors: "vous ai-je
jamais rencontré?" Et l'inconnu de continuer : " Lorsque Votre Excellence
était finissant au séminaire de Rimouski, j'étais en première année." Sur quoi
Ernest Lapointe reprit : "Vous êtes de Rimouski ? " Et l'inconnu enchaîne:
"Mon nom est Jean et je suis né à Saint-Fabien de Rimouski." Alors le visage
d'Ernest Lapointe s'éclaire et il dit : "Si votre nom est Jean et si vous êtes né
à Saint-Fabien de Rimouski, cessez immédiatement de m'appeler Excellence et parlons de
chez-nous !".
Qu'un fils de la région, devenu député,
représente le Canada à la Société des Nations, n'a rien d'extraordinaire en soi. Mais
qu'un autre fils de la région, prêtre de surcroît, parle au nom de l'Ukraine à la
Société des Nations, a de quoi surprendre avouons le. Par quel hasard le Père Jean
s'est-il retrouvé dans cette situation. Voilà qui mérite certaines explications que je
vais tenter de vous apporter ce soir.
Commençons par le
commencement.
François-Joseph-Victorien Jean est né ici
même à Saint-Fabien le 19 mars 1885. Il est le fils d'un agriculteur, Édouard Jean et
d'une ancienne institutrice, Elvine Boulanger. Pour la petite histoire, le prénom de
François était pour honorer son parrain celui de Joseph parce qu'il est né le 19 mars
fête de saint Joseph et celui de Victorien parce que sa mère prévoyait accoucher 3
jours plus tard, jour de la saint Victorien. Sa famille était une famille typique du 19e
siècle comptant 9 enfants. La religion occupait une place importante au foyer: deux des
garçons allaient devenir prêtres et un troisième, frère chez les Clercs de St-Viateur.
Incidemment, le frère de Joseph, Georges-David, a été curé de St-Éloi, paroisse
natale d'Ernest Lapointe.
Après ses études
primaires à l'école du village, Joseph Jean entre au séminaire de Rimouski en 1901 .
C'est là qu'il entend pour la première fois parler des Galiciens auxquels il allait
consacrer sa vie. L'Ukraine a déjà été un pays indépendant, et même l'état le plus
riche de toute l'Europe de l'Est. Mais à la fin du 19e siècle, ce territoire est en
partie sous la domination de l'empire Austro-Hongrois, en partie sous l'emprise de
l'empire Russe. Une grave crise économique et l'oppression dont sont victimes les
Galiciens les poussent à émigrer. À cette époque, le gouvernement canadien vend à des
prix ridicules, d'immenses terres dans l'Ouest. (160 âcres pour 10 $) Plusieurs
Québécois vont en profiter, mais la nouvelle se répand aussi en Ukraine. Ainsi, de 1891
à 1914, plus de 150 mille Ukrainiens s'installent dans les plaines de l'Ouest canadien,
sur une large bande de terre s'étendant de Winnipeg à Edmonton.
Ces gens sont pour la plupart des Catholiques du rite grec
orthodoxe ou ruthène. Mais contrairement aux autres Grecs orthodoxes, notamment ceux de
la Russie et de l'Orient, ils reconnaissent la suprématie du pape de Rome et non celle du
Patriarche de Constantinople, chef de l'église orthodoxe.
Arrivés au Canada sans prêtres de leur rite, les
Galiciens sont bientôt courtisés par les Orthodoxes russes établis au Canada et aux
États-Unis et par les Protestants. Il faut dire que l'arrivée massive de ces Ukrainiens
catholiques avait d'abord ravi les évêques et les prêtres catholiques accourus dans
l'Ouest avec les colons du Québec au 19e siècle et Ia possibilité de les voir devenir
protestants était une perspective horrifiante pour eux. Mais il y avait d'un autre côté
un problème de taille. Les membres de notre clergé ne pouvaient dire la messe pour les
Galiciens. En effet, nos prêtres célébraient à l'époque la messe en latin. Or, la
langue liturgique de l'église orthodoxe est le slavon, une langue aussi différente de
l'ukrainien que le latin du français. De plus, ils n'ont pas le même calendrier
religieux - les statues sont interdites dans leurs églises - la communion se fait sous
les deux espèces et finalement, problème crucial, leurs prêtres ont le droit de se
marier. Dans les faits en Ukraine 97 pour cent le sont. C'est une tradition qu'ils ont pu
conserver au 16e siècle en échange de leur reconnaissance du Pape.
On comprend aisément que l'idée de voir arriver ici un
jour, d'Ukraine, des prêtres catholiques mariés scandalisait l'archevêque de
St-Boniface au Manitoba, Adélard Langevin. Alors Mgr Langevin a eu une idée : faire
passer temporairement des prêtes du rite latin au rite ruthène. Il envoya donc des
évêques au Québec à la recherche de volontaires. L'un de ces représentants,
l'évêque Émile Légal de St-Albert au Manitoba, arriva donc à Rimouski le 17 novembre
1901 et il livra un sermon sur la question à la cathédrale en présence des élèves du
séminaire. Plus tard, Joseph Jean dira qu'il a été impressionné par ce sermon au cours
duquel l'évêque Légal leur avait dit : " aidez-nous à garder les Ukrainiens dans
le giron de l'église catholique, ainsi le Canada deviendra une puissance catholique
".
L'affaire en reste là jusqu'en 1908. Alors au Grand
Séminaire, Joseph Jean tombe sur un pamphlet qui traitait des tentatives répétées pour
faire passer les Ukrainiens dans le camp des orthodoxes russes. Il relit le document toute
une nuit et le lendemain matin, après en avoir discuté avec l'évêque de Rimouski,
André-Albert Blais, Joseph Jean écrit à Mgr Langevin au Manitoba pour lui dire qu'il
est décidé à passer au rite ruthène. Il quitte le Canada le 24 septembre 1910 pour se
rendre au monastère de Krekhiv en Galicie que Joseph Jean décrira comme une forteresse
médiévale.
Il s'attaque d'abord à l'étude de l'ukrainien, une langue
particulièrement difficile, écrivant et répétant des centaines de fois chaque mot
nouveau. Cet apprentissage se double de celui du slavon, langue de la liturgie.
Tout en épousant le mode de vie du monastère, il observe
la société ukrainienne et trouve de nombreux points communs avec le Québec. Il écrit
que les Galiciens sont très pieux, très démonstratifs dans leur pratique et que comme
au Québec, les prêtres sont perçus comme des leaders. Il constate aussi les nombreux
conflits avec les Polonais et il admire le nationalisme des Ukrainiens qu'il compare avec
la lutte des Québécois pour conserver leur langue et leur religion. Puis le 6 septembre
1911, avec l'assentiment du pape Pie X, Joseph Jean passe officiellement du rite latin au
rite ukrainien. Le lendemain il célèbre sa première messe en slavon.
En 1971 , à l'occasion du soixantième anniversaire de
cette première messe, il écrit à son frère Georges-David que tout bien réfléchi, ce
changement de rite avait été le point culminant de sa vie. Au cours de sa carrière de
plus de 60 ans, il dira 21 400 messes en slavon contre 385 en latin.
Au cours des années 1911 et 1912, il explore plusieurs
villes d'Ukraine, est reçu dans de nombreux cercles et se laisse pousser la barbe pour
ressembler à un véritable prêtre rhuténien. C'était disait-il pour lui une grande
source de fierté.
En juin 1912, après des séjours à
Cracovie en Pologne, Vienne en Autriche et Londres en Angleterre, il rentre au Canada à
bord d'un bateau que nous connaissons bien, l'Empress of lreland.
Il vient alors visiter ses parents à Saint-Fabien puis se
dirige vers St-Boniface où il rencontre Mgr Langevin. Fait à noter, la première chose
que ce dernier lui dit est : " PÈRE JEAN,
VOUS ALLEZ ME COUPER CETTE BARBE. ",
L'évêque trouvait en effet que ça lui donnait une apparence trop russe. Puis, Joseph
Jean se met au travail. à la demande de Mgr Langevin, il fonde l'école Apostolique de
Sifton au Manitoba et il s'occupe de la desserte de missions ukrainiennes du diocèse de
St-Boniface.
Mais bientôt les choses se compliquent. En 1913, un
évêque ruthène Mgr Nykyta Budka, arrive d'Ukraine. Il ne s'entend pas avec les 7
prêtres qui ont changé de rite et il s'oppose au projet de père Jean de créer une
congrégation de prêtres latins passés au rite ruthène qui se serait appelé la
Fratemité St-Josaphat. Déçus, et se disant même trahis. 6 des prêtres ayant changé
de rite, font le chemin inverse et reviennent au rite latin. Un seul persiste et c'est
Joseph Jean. Par contre il décide de retourner en Galicie pour devenir moine chez les
Basiliens à UHNIW. Il entreprend encore une fois le noviciat.
Or, dans les mois suivants, on est en 1914, la Première
Guerre mondiale éclate et Joseph Jean se retrouve pris entre deux feux : d'un côté, les
troupes autrichiennes, hongroises et polonaises massacrent des milliers d'Ukrainiens
accusés de collaborer avec les Russes, tandis que de l'autre les Russes s'empressent de
fermer toutes les institutions ukrainiennes pour les remplacer par les leurs. Les prêtres
catholiques sont systématiquement arrêtés. Et doivent fuir à Zagreb en Yougoslavie,
mais Jean qui possède un passeport britannique, peut rester sans être ennuyé par les
Russes. Resté en Ukraine avec un certain nombre de moines, il poursuit son noviciat.
Durant tout le conflit, il s'occupe de la desserte simultanée de 9 paroisses, il agit
également comme aumônier et infirmier dans 14 hôpitaux où il aide à combatte une
terrible épidémie de typhus. Puis il organise et dirige ensuite dans la ville de
Buczacz, un orphelinat pour 50 enfants. C'est en partie à cause de ce travail qu'il est
considéré comme un héros par les Ukrainiens du monde entier.
Puis avant que la guerre ne soit terminée, un autre
événement vient bouleverser cette partie du monde. En octobre 1917, les Bolcheviks
s'emparent du pouvoir en Russie. Les Ukrainiens profitent de la guerre civile qui suit la
Révolution pour déclarer leur indépendance. L'Ukraine est à feu et à sang. Les
Ukrainiens luttent toujours contre les Allemands puisque la Première guerre n'est pas
terminée, mais deux autres armées s'affrontent aussi sur son territoire : L'armée Rouge
des bolcheviks qui veut reconquérir ce territoire et l'annexer à la future URSS et
l'armée Blanche formée par des officiers russes qui veulent le rétablissement du Tsar.
Malgré le chaos, le 4 mars 1917, Joseph Jean a terminé
son noviciat et prononce les vux qui en font un Basilien. Il change aussi de nom et
sera désormais connu sous le nom de Père Josaphat.
Je vous disais tout à l'heure que l'Ukraine avait profité
du chaos causé par la guerre et la révolution bolchevique pour déclarer son
indépendance et bien en 1919, est réellement formé le gouvernement de ce nouveau pays
appelé République d'Ukraine occidentale. Parce qu'il parle l'anglais, mais surtout le
français, langue de la diplomatie en Europe à cette époque, et aussi parce qu'il ne
s'est pas compromis ni avec les Russes ni avec les Allemands ou les Polonais pendant la
guerre. Joseph Jean devient secrétaire du président YEVHEN PETRUSHEVYCH dont le
gouvernement s'installe dans le monastère des pères Basiliens à Buchach. Le Père Jean
commence alors à traduire les mémos transmis aux alliés par le ministre des Affaires
étrangères de l'Ukraine occidentale. Durant presque quatre ans, il rédige des centaines
de documents pour tenter d'obtenir du monde entier la reconnaissance de l'Ukraine en tant
que pays indépendant. C'est une longue lutte d'émancipation contre les Polonais et les
Soviétiques qui commence, et le Père Jean y sera étroitement associé pendant plusieurs
décennies.
Avec le prince Sixte de Bourbon-Parme, qu'il rencontre en
France, Jean se fait le promoteur d'un grand état catholique regroupant l'Ukraine,
l'Autriche et la Bavière. Il se rend dans toutes les capitales européennes et rencontre
tous les grands de l'époque, le président français Georges Clémenceau, le maréchal
Foch, Lloyd Georges etc.
Sa rencontre avec le maréchal Foch nous en apprend
beaucoup sur son état d'esprit. On pourrait même avancer qu'il se considère alors un
véritable fils de l'Ukraine. Il écrit dans ses mémoires : Le maréchal Foch m'a
demandé ce que les Ukrainiens désiraient, je lui ai répondu, l'indépendance totale. Et
le maréchal m'a dit. pourrez-vous maintenir cette indépendance étant entouré d'ennemis
puissants? J'ai répondu, NOUS Galiciens non seulement serons-nous capables de conserver
notre indépendance, mais nous allons imposer l'ordre dans toute l'Europe de l'Est. Et il
ajoute :" je lui ai décrit le courage de NOTRE armée notamment contre les
Bolcheviks. "
On le retrouve à la fin de 1919, député diplomatique
auprès du gouvernement polonais à Varsovie en Pologne. Il profite de son séjour dans
cette ville pour créer un chapitre de la Croix-Rouge qui vient en aide aux 500 prêtres
ukrainiens alors prisonniers des Polonais et aux 40 mille personnes de l'Ukraine qui sont
détenues dans des camps de concentration.
En août 1920, notre grand voyageur arrive à Vienne ou
s'est installé en exil le gouvernement de la République nationale de l'Ukraine de
l'Ouest. Le Père Jean est nommé directeur de la division de traduction au ministère des
Affaires extérieures. Sous sa plume, plusieurs brochures sont publiées ou traduites. Les
titres sont éloquents: POUR L'INDÉPENDANCE DE LA GALICIE ou POURQUOI LA GALICIE NE DOIT
PAS FAIRE PARTIE DE LA POLOGNE.
D'ailleurs à ce sujet, je vous raconte une anecdote. En
1922, Joseph Jean se retrouve de nouveau à Paris et il apprend qu'un prêtre polonais
prononce une série de conférences à l'Institut catholique dans lesquelles il affirme
que la ville ukrainienne de Lviv a toujours appartenu à la Pologne et qu'un état
ukrainien n'a jamais existé. Comme Joseph Jean est un homme d'un tempérament bouillant
son sang ne fait qu'un tour. Il va à l'Université de la Sorbonne, recrute un groupe
d'étudiants québécois et se rend à l'une des conférences. Lorsque le prêtre polonais
aborde la question de la ville de Liviv, Jean et ses amis font un tel raffut que le
Polonais est incapable de continuer.
Entre 1920 et 1922, Joseph Jean est délégué par
l'Ukraine au siège de la Société des Nations à Genève. Infatigable, il va à Rome,
Paris, Vienne, Prague, Berlin et Budapest pour promouvoir la cause de son peuple adoptif.
Mais c'est peine perdue. En 1921 , les Bolcheviks ont déjà repris possession de la
plupart des régions de l'Ukraine, tandis qu'une bonne partie de la population tombe sous
la férule de pays voisins. Par exemple, en 1923, le Conseil des ambassadeurs des pays
occidentaux reconnaît l'autorité de la Pologne sur l'Ukraine occidentale. L'Ukraine ne
sera pas un pays libre. Pire, à partir de 1928, Saline ne tolère plus la forte identité
culturelle de l'Ukraine. Il fait exécuter 5 000 artistes et intellectuels. Plusieurs
prêtres sont arrêtés et exécutés. Le même sort attend 30 évêques. C'est un
avant-goût du génocide que Staline prépare au peuple ukrainien, un génocide qui fait
mille morts à l'heure au printemps 1933...
En juillet 1923, le Père Jean se voit confier une autre
mission, cette fois en Bosnie ou les Serbes, appuyés par le clergé russe, tentent de
convertir les immigrants ukrainiens au rite russe orthodoxe. Bref un peu Ia même histoire
que dans l'Ouest canadien.
Peu de temps après son arrivée en Bosnie, il est pris à
partie par des convertis. On l'attaque à coups de pierres et il est atteint en plein
visage. En avril 1924, pendant qu'il travaille aux champs avec un jeune garçon, deux
orthodoxes du rite russe l'attaque avec une hache et un bâton. Il reçoit un violent coup
à la tête et doit être transporté dans un hôpital situé à 30 kilomètres de là. Il
revient et porte plainte contre son agresseur qui est condamné.
Mais il n'est pas au bout de ses peines, il apprend
bientôt une mauvaise nouvelle. Un décret du gouvernement ordonne son expulsion du pays
sous prétexte qu'une loi de 1885 interdit aux étrangers de prêcher la religion en
Bosnie. Devant ses paroissiens qui manifestent, des gendarmes viennent l'arrêter. On
l'escorte jusqu'à Zagreb en Croatie mais au lieu de le mettre à bord du premier train,
on le jette en prison avec des criminels après l'avoir fouillé et pris ses empreintes.
Il reste deux jours en prison. C'est finalement l'ambassadeur britannique qui le tire
d'affaires et lui obtient la permission de poursuivre son ministère non plus en Bosnie
mais en Croatie. C'est ce qu'il fait jusqu'en 1925.
En mars cette année-là, Joseph Jean rentre au Canada avec
une autre idée derrière la tête. Il veut établir une nouvelle colonie ukrainienne au
pays, encadrée par des moines de son ordre. À sa demande, et avec l'aide de son ami
Ernest Lapointe, le Canada accepte de rouvrir ses frontières à l'immigration
ukrainienne. Mais Lapointe est incapable d'obtenir au Père Jean de nouvelles terres dans
l'Ouest. Jean se tourne alors vers le Québec qui met à sa disposition un territoire
vierge en Abitibi, au nord de la ville d'Amos. Il baptise sa colonie Sheptetsky en
l'honneur de MGR Sheptetsky, archevêque de Lemberg en Ukraine. Il avait fondé en 1923
l'ordre des STUDITES auquel le Père Jean adhéra.
Il construit donc en Abitibi une église, une école et une
bibliothèque et en 1928 la colonie compte 150 familles. Mais la crise économique de1929
et une mésentente avec des moines ukrainiens arrivés dans la colonie provoque
l'éclatement de son rêve. Les colons ukrainiens partent vers d'autres villes, surtout
des villes minières comme Rouyn et Val d'Or pour tenter de gagner leur vie. Joseph Jean
rentre à Montréal où il exerce son ministère auprès de la communauté ukrainienne.
En 1931, cette communauté ukrainienne du Canada s'est
beaucoup développée. Il y a maintenant 350 paroisses un peu partout au pays qui sont
desservies par une centaine de prêtres. Joseph Jean est nommé dans la paroisse
St-Michael de Montréal. 11 consacre toutes ses soirées à du travail communautaire
auprès de ses paroissiens toujours aux prises avec la crise. Il crée des chorales pour
les jeunes ukrainiens dans 4 paroisses et parvient à ramasser des fonds pour acheter un
terrain à St-Donat dans les Laurentides afin de créer un camp de vacances pour les
enfants ukrainiens. En 1942, il est nommé à OTTAWA.
Pendant ce temps, en Europe, la guerre a déplacé plus de
2 millions d'Ukrainiens, la plupart fuyant l'occupation des Soviétiques ou emmené de
force en Allemagne pour travailler dans des usines. Au printemps 1945, incapable de se
contenir plus longtemps, le Père Jean prononce une conférence à l'Institut canadien
d'Ottawa dans laquelle il dénonce les pays occidentaux qui ont trop fait de concession à
Staline et il émet l'opinion que l'URSS ne devrait pas avoir la permission d'aller
siéger à l'Organisation des Nations Unies qui était en train de naître. Cette
conférence cause toute une commotion et des rumeurs circulent qu'il va être arrêté.
Sous des pressions politiques, on le retire de sa paroisse d'Ottawa et on l'envoie à
Mundare en Alberta.
Après la Deuxième guerre mondiale, Jean retourne en
Europe pour aides les réfugiés ukrainiens. En janvier 1946, il prend l'avion pour la
première fois pour se rendre à Londres. Sur place il tente de trouver des appuis pour
empêcher le rapatriement forcé des Ukrainiens en URSS. Il séjourne à Paris puis à
Rome. Grâce à son travail, 19 moines, 3 étudiants et une vingtaine de surs
évitent le rapatriement et peuvent trouver refuge au Brésil, en Argentine aux
États-Unis ou en France. En février 1947, Joseph Jean est affecté à la desserte de la
communauté ukrainienne de Londres. Sous l'afflux des réfugiés, la population
d'Ukrainiens dans la capitale anglaise a connu une véritable explosion. Il va même
ouvrir la première église ukrainienne dans la capitale britannique. Il rentre
définitivement au Canada en août 1949. Alors âgé de 64 ans, il devient pasteur auprès
des communautés ukrainiennes de Mundare et d'Edmonton en Alberta.
En 1955 une fête à laquelle assistent des centaines
d'Ukrainiens est organisée en Alberta pour souligner son 70e anniversaire de naissance. A
cette occasion l'on souligne l'esprit de sacrifice dont il a fait preuve pour son peuple
adoptif. Le Premier ministre du Canada Louis St-Laurent lui fait également parvenir un
message.
En 1958, l'Université Libre Ukrainienne de Munich en
Allemagne lui décerne un doctorat honorifique pour son dévouement auprès des Ukrainiens
partout dans le monde. La même année, il s'installe au monastère Basilien de Vancouver.
Il s'implique aussi dans la mise sur pied d'un musée près
au monastère de Mundare en Alberta. Les objets les plus précieux qu'il contient
proviennent de la grande collection d'objets religieux que le Père Jean a amassé durant
toutes ses années en Europe, notamment des bibles et des manuscrits religieux du 15e
siècle et une icône de St-Nicholas datant du 12e siècle.
En août 1960, une fête est organisée ici à Saint-Fabien
pour souligner son cinquantième anniversaire de vie religieuse.
Joseph Jean se retire ensuite au monastère basilien de
Grimsby dans la péninsule du Niagara. Celui qui fut à la fois pasteur, enseignant,
diplomate et colonisateur, meurt le 8 juin 1972 à l'âge de 87 ans. Sa dépouille,
recouverte du drapeau ukrainien est transportée et inhumée au cimetière de Mundare en
Alberta. Sur sa pierre tombale on peut lire un extrait du livre de Ruth choisi par les
Ukrainiens. Le texte est Ie suivant : " Et Ruth dit: Ne me presse pas de te laisser
en m'en retournant loin de toi. Où tu iras, j'irai; où tu demeureras, je demeurerai; ton
peuple sera mon peuple, et ton Dieu sera mon Dieu; où tu mourras, je mourrai et j'y serai
ensevelie.
19 ans après le décès du Père Jean, l'un de ses
souhaits les plus chers se réalise. Profitant de l'éclatement du Bloc de l'Est puis de
I'URSS, l'Ukraine redevient un état indépendant.
Le Père Jean a profondément touché la vie de plusieurs
personnes et selon de nombreux témoignages, tous ceux et celles qu'ils l'ont rencontré
ne serait-ce qu'une fois ne peuvent l'oublier.
Selon plusieurs personnes, Joseph Jean avait beaucoup de
caractère. On le dit tenace, obstiné, voire même agressif à l'occasion ce qui lui
fût, il faut l'avouer, nécessaire pour affronter la Grande guerre sur le front russe et
son emprisonnement. Selon ses élèves dans les classes religieuses ou les jeunes membres
de ses chorales et ce autant au Canada qu'en Ukraine, le Père Jean est terriblement
exigeant. On le dit rapide pour punir et prompt pour tirer l'oreille de ceux dont le
comportement laisse à désirer. Il inculque à ces jeunes Ukrainiens des notions de
nationalisme, d'indépendance et leur demande de tout faire pour résister à
l'assimilation. Il devient d'ailleurs très triste lorsqu'un enfant, au Canada, parle
anglais en sa présence et non ukrainien.
On peut ajouter que le Père Joseph Jean a réellement
mené une vie turbulente pour reprendre le titre d'un ouvrage que lui a consacré une
Canadienne de descendance ukrainienne, Zonia Keywan.
Ce n'est pas le premier livre qui lui est consacré en
anglais. Il y en a eu un autre intitulé Father Jean's Treasure House. Ici on
commence tout juste à découvrir ou à redécouvrir ce personnage. La courte biographie
consacrée au Père Joseph Jean dans mon livre Histoire de Rimouski par le nom de ses
rues , a suscité beaucoup de réactions. Les gens semblaient toujours surpris de ne
jamais avoir entendu parler de lui. En tout cas, j'espère vous l'avoir fait un peu mieux
connaître ce soir.
Je vous remercie de votre attention
Richard Saindon © 1999
Aucune reproduction totale ou partielle de ce texte sans la permission écrite de
l'auteur.
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